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CHAPITRE XV
« Oooh, Kami, comme c’est romantiiique ! Nakano-le-tombeur qui se précipite, éploré, au chevet de sa belle alitée ! Ça vaut bien la peine d’avoir raté quelques jours de ski ! gloussa Sakura avec une jubilation manifeste. Hiroshi soupira.
- J’étais mort de trouille, qu’est-ce que tu crois ? On n’hospitalise pas pour rien en plein milieu de la nuit, en général ! J’ai cru qu’il lui était arrivé… Je sais pas, moi ! Alors j’ai foncé. »
Le souvenir du coup de fil de Yuji, quelques semaines auparavant, avait laissé des traces. Bien qu’en conflit avec son père sur de nombreux points, le jeune homme avait été terrifié en apprenant qu’il avait eu une attaque.
« Qui l’eut cru ? poursuivit Sakura sur le même ton. Toi qui ne t’étais jamais attaché à personne, tu as sacrifié sans hésiter une semaine de vacances à la montagne pour les beaux yeux de ton chéri ! Tu es vraiment accro ! »
C’était vrai. Même s’il avait le sentiment d’avoir changé, ce qui venait d’avoir lieu le lui avait fait prendre conscience de manière accrue. Et il avait été sincère à propos d’Etsu : elle ne l’intéressait plus.
« Je l’aime », répondit Hiroshi sans argumenter davantage, et ces trois mots expliquaient tout.
La classe se remplissait peu à peu, en ce premier jour de reprise, et Shuichi entra à son tour. Hiroshi ne l’avait pas revu depuis le soir de la dispute, et son ami n’avait pas répondu à ses messages. Un peu nerveux, il le vit se diriger vers eux – sans doute souhaitait-il saluer Sakura.
« Bonjour ! s’exclama-t-il avec un sourire éclatant. Comment ça va, vous deux ? »
Le jeune homme en resta bouche bée. Avait-il mal compris ? Il se retourna afin de voir s’il n’y avait pas une troisième personne derrière lui, mais non.
« Bonjour, Shu ! Tu as passé de bonnes vacances ? répondit Sakura.
- Peut-être pas la première semaine, mais… sinon c’était bien ! Et vous ?
- Attends… Shuichi… C’est bien à moi que tu parles ? demanda Hiroshi avec lenteur.
- Bah oui… Hiro… Je suis désolé pour tout ce qui s’est passé entre nous… et je regrette ce que j’ai dit sur Fujisaki », s’amenda Shuichi, l’air penaud.
Sakura, qui était au courant de leur brouille, se contenta d’ouvrir de grands yeux. Jamais, depuis qu’elle connaissait les deux garçons, ils n’étaient resté aussi longtemps en mauvais termes, mais là, Shuichi semblait désireux de faire la paix.
« Écoute, Shu, on en reparlera après le cours, d’accord ? Moi aussi je regrette qu’on en soit arrivé là, mais c’est pas trop le moment pour en discuter. Mais, je… je suis content que tu ne m’en veuilles plus. »
Les yeux brillants, Shuichi alla s’asseoir à sa place. Son vieux copain Hiro lui avait terriblement manqué au cours des dernières semaines, mais sa jalousie avait pris le pas sur sa raison. Et c’était bien grâce à Yuki s’il était parvenu à faire la part des choses…
OoOoOoOoOoO
Bien évidemment, Eiri ne s’était pas excusé de l’avoir flanqué à la porte sans autre forme de procès. Mais qu’il soit venu le chercher jusque sur son lieu de travail signifiait beaucoup pour Shuichi, aussi ne disait-il rien, assis sur le grand canapé du salon qu’il partageait avec le romancier.
Celui-ci déposa une tasse de thé devant le lycéen, et une canette de bière devant lui.
« J’ai parlé de toute cette histoire à Tohma Seguchi. Tu sais que c’est mon beau-frère », déclara Eiri en allumant une cigarette.
Shuichi acquiesça, incapable de comprendre de quelle manière une dispute entre Hiroshi et lui pouvait intéresser, de près ou de loin, cette légende de la musique qu’était Tohma Seguchi.
« Je lui ai dit que ton ambition était de devenir professionnel. Alors, je lui ai fait passer un de tes CD de démo. »
Shuichi manqua s’étrangler avec son thé.
« Yuki… Tu… tu as fait ça… pour moi ? » s’écria-t-il, incrédule mais en même temps rayonnant de bonheur.
J’ai surtout fait ça pour avoir la paix… Et je prie les Kamis pour que ça marche.
« Seguchi l’a écouté et voilà ce qu’il en a dit : que ça n’était pas mal, mais très moyen. Qu’il y avait du potentiel, mais qu’en l’état vous n’aviez aucune chance de percer, que tes compositions n’étaient pas mauvaises mais que ton jeu faisait pitié, et que tu avais tout intérêt à te consacrer au chant.
- Ah… Il… il a dit ça… reprit faiblement Shuichi, ébranlé par le verdict de celui qui était aussi directeur de la célèbre maison de production N-G, et plus encore par le fait que ses arguments lui rappelaient étrangement (et désagréablement) ceux d’un certain… Fujisaki.
- Oui. Mais il a ajouté qu’avec un bon clavier, vous aviez vos chances. Et que ça tombait bien, parce qu’il en connaissait un.
- Vraiment ? s’exclama le garçon, le cœur battant. Était-ce la chance qu’il avait attendue ? Se professionnaliser, et sous label N-G ?
- Oui, et d’ailleurs tu le connais aussi. Il s’agit de son cousin, Suguru Fujisaki.
- Fu… »
Shuichi demeura pétrifié, sa tasse au bord des lèvres. Fujisaki ? Le minus par qui la discorde était arrivée ? Le sale gosse qui lui avait envoyé son verre à la figure après l’avoir enfoncé sur le plan musical ?
Fujisaki est le cousin de Tohma Seguchi ? Celui que j’ai toujours rêvé d’égaler… Son cousin ?!! Il avait soudain l’impression de nager en plein cauchemar.
« Un garçon très doué, à ce qu’on m’a dit, poursuivit Yuki, imperturbable. Très cultivé aussi, du moins pour le peu que j’ai parlé avec lui.
- Yuki, tu le connais aussi ?
- Bien entendu. C’est un Seguchi par sa mère. »
Le romancier tira sur sa cigarette et exhala un long nuage de fumée.
« Il serait stupide de se le mettre à dos… Tu ne crois pas ? »
OoOoOoOoOoO
Les deux garçons avaient attendu le soir, une fois leur journée de cours achevée, pour discuter. Chacun avait présenté ses excuses à l’autre, et cette fois, tous les malentendus avaient été mis à plat une bonne fois pour toutes. Hiroshi était heureux de ce dénouement ; son ami lui avait manqué, avec sa pétillance et son enthousiasme naïf. Il mettait dans son existence une touche de fantaisie que personne d’autre ne pouvait lui apporter – et c’était pour cela qu’il l’aimait. Cependant, il n’était pas dupe quant au pourquoi de cette soudaine réconciliation ; et même alors, rien n’était arrangé entre Shuichi et Suguru, du moins en ce qui concernait ce dernier.
« Tu imagines, Hiro ! Si on signe chez N-G, c’est le succès assuré ! »
« À condition que Suguru accepte de faire partie de Bad Luck, ce qui est loin d’être certain. »
« Hein ? Mais je croyais… »
« Tu t’es monté la tête tout seul. C’est moi qui ai décidé, sans le lui dire, de te faire écouter ses démos. Je… je crois qu’il fait ça simplement pour passer le temps, Shu. Ce n’est pas pour rien qu’il est entré à l’université. Ils sont tous pianistes dans sa famille, même son petit frère joue… »
Hiroshi allait dire « mieux que toi », mais il se retint de justesse : mieux valait éviter de froisser la susceptibilité de son camarade.
« … incroyablement bien », acheva-t-il avec une pirouette.
« Enfin, je verrai à lui en parler, mais à mon avis mieux vaut éviter d’y compter avant un petit moment. Il est malade, et il en a pour au moins trois semaines à se remettre ; en plus, à la fin du mois, les examens universitaires commencent, alors je pense qu’il va avoir autre chose en tête que Bad Luck. » OoOoOoOoOoO
La fin des vacances scolaires avait aussi été synonyme de reprise des répétitions de la pièce, et à présent que deux des comédiens principaux avaient cessé de se faire la tête, une bien meilleure ambiance régnait sur scène. Et, en effet, la représentation fut un succès. De même, les répétitions de Bad Luck avaient recommencé. Hiroshi planchait aussi sur son concours d’entrée à Todai, même s’il était de moins en moins motivé pour le passer.
Devenir musiciens professionnels… Cela n’avait jamais été qu’un rêve pour lui, même s’il avait un bon niveau à la guitare et n’avait jamais ménagé ses efforts pour s’améliorer. Mais ce que lui avait dit Shuichi laissait entrevoir une véritable opportunité de signer pour un label prestigieux – dans son domaine, on pouvait difficilement faire mieux que N-G Prod.
Avaient-ils une chance réelle de vivre de leur musique, devenir célèbres… égaler un jour leurs idoles, les Nittle Grasper ?
De tout ceci, une seule chose était certaine : Suguru détenait l’une des clés de leur réussite.
C’était à ceci qu’Hiroshi était – encore – en train de songer, lorsque un extrait de Gymnopédie n°2 se fit entendre ; Suguru l’appelait.
« Allo ? Comment ça va aujourd’hui, mon cœur ?
- Ça va mieux. Je suis encore très fatigué, mais au moins j’en ai fini avec mon traitement. Les piqûres, très peu pour moi ! »
Ils discutèrent un petit instant – Suguru étant encore fréquemment secoué de violentes quintes de toux – puis le garçon demanda :
« J’aurais besoin que vous me rendiez un service, Nakano. Enfin, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr.
- De quoi s’agit-il ? »
Il fut convenu que le jeune homme se rendrait à l’université pour y récupérer un classeur auprès de l’un de ses professeurs, que le garçon avait au préalable contacté. Comme Suguru ne devait reprendre qu’une semaine plus tard, il pourrait ainsi travailler sur une partie du cours qu’il n’avait pas vue.
« Et, si vous êtes d’accord, vous pourrez rester dîner à midi, et vous dormirez le soir à la maison. Ma mère vous invite, puisque vous faites le déplacement rien que pour m’apporter ça. »
Hiroshi accepta de bonne grâce. Cette fois, il comptait se rendre à Kyoto en train, et avait eu l’intention de rentrer le soir-même à Tokyo, puisqu’il n’était pas question pour lui de passer à nouveau la nuit chez Akio. Mais de cette manière, il pourrait prolonger le plaisir de passer un peu de temps en compagnie de son petit ami.
« On pourra même faire un petit tour dehors s’il ne fait pas trop mauvais, poursuivit Suguru. J’en ai assez d’être enfermé. Je dois passer une radio de contrôle après-demain, et selon le résultat j’aurai l’autorisation de sortir un peu ou pas.
- J’ai vraiment hâte d’être à samedi, souffla Hiroshi.
- Oui, moi aussi. Je vous aime. À bientôt, Nakano. » OoOoOoOoOoO
Le samedi suivant, en prenant place à bord du train pour Kyoto, Hiroshi avait pris la décision de parler de Bad Luck à Suguru. Il le fallait, rien que pour mettre fin au malaise, et le mot était faible, qui existait toujours entre le lycéen et l’étudiant. En outre, mieux valait aborder ce sujet avant que Suguru se soit plongé dans ses examens universitaires.
Et puis… D’après Shuichi, Tohma Seguchi en personne avait donné son aval. Suguru était-il au courant de ce nouveau développement ? Au moins, si le garçon s’offusquait de sa proposition, il pourrait toujours invoquer ce fait.
La journée était belle et le froid, bien que piquant, était sec. Avec un peu de chance, Suguru serait suffisamment rétabli pour sortir un peu.
Quand il arriva au domicile des Fujisaki, peu avant 11 heures, Hiroshi fut accueilli par la mère de son petit ami qui, après l’avoir salué, le conduisit au salon dans lequel attendait Suguru. Le jeune homme constata que celui-ci avait meilleure mine, bien qu’il soit encore pâle, et c’est d’un air radieux qu’il annonça être assez remis pour pouvoir aller se promener un peu, en début d’après-midi.
« C’est une excellente nouvelle ! Je comprends que ça doit te manquer, je deviendrais fou à rester enfermé ! »
Haruka Fujisaki s’éloigna du salon à pas lents, songeuse. Habituellement peu expansif, son aîné affichait un air véritablement rayonnant depuis l’instant où Nakano était entré dans la pièce. Et, pour la seconde fois, elle se demanda s’il n’y avait pas quelque chose de plus profond que de l’amitié entre les deux garçons. OoOoOoOoOoO
Hiroshi attendit d’être assez éloigné de la demeure des Fujisaki et à l’abri de regards indiscrets pour attirer son petit ami contre lui et presser ses lèvres contre les siennes en un long baiser.
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Le week-end passa si vite qu’ils n’eurent ni l’occasion de reparler de l’éventuelle entrée de Suguru dans les Bad Luck ni de sujet plus personnel.
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