CHAPITRE XVII

 

L’hilarité du jeune homme retomba aussitôt. Il avait clairement offensé son petit ami, même s’il n’avait eu nulle intention de se moquer de lui. C’était juste que cette tenue était si… incongrue… Mais là, Suguru était totalement nu devant lui, et il n’avait plus la moindre envie de rire, bien au contraire.

« Non… » souffla-t-il, subitement embrasé de désir à la vue de ce corps mince et délicat devant lui, si différent de tous ceux des amants qu’il avait eus dans le passé. Mais sa relation avec Suguru était justement différente, et il aimait beaucoup ce qu’il voyait.


« Non, tu ne me fais pas rire… Tu me fais envie… »


Il hésita un infime instant puis posa la main sur l’épaule de Suguru, qu’il sentit trembler à son contact. Il mourrait d’envie d’étreindre ce corps souple, en caresser la peau blanche et satinée, mais il n’osait pas ; ce geste que venait d’avoir le garçon n’était-il pas qu’une provocation, une réaction à ses – gentilles – moqueries ?


Mais c’est Suguru lui-même qui se chargea de cette de mettre un terme à ses doutes. Passant ses bras autour du cou d’Hiroshi, il murmura :


« Mon cadeau de Saint Valentin ne vous plaît pas, Hiroshi ? »


En dépit de sa terrible nervosité, qu’il s’efforçait de ne pas laisser paraître, Suguru était déterminé à aller jusqu’au bout, et ne plus simplement goûter au fruit défendu mais le consommer tout entier. Son petit ami avait de l’expérience ; il lui faisait confiance.


« Oh si, il me plaît beaucoup… »


Des semaines que le jeune homme rêvait de cet instant, sans oser croire qu’il était à présent tout proche et que c’était Suguru qui en avait pris l’initiative ! Il appuya sa déclaration par un baiser passionné, et sentit avec bonheur que le petit pianiste réagissait à son étreinte. Sans le lâcher, il l’entraîna sur le lit.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Il était encore très tôt quand Hiroshi ouvrit les yeux. Une faible clarté filtrait à travers les rideaux de la chambre, et tout était encore silencieux au dehors. Suguru était pelotonné contre lui, profondément endormi, et un sourire radieux éclaira le visage du jeune homme au souvenir de la nuit écoulée.


Alors, bien entendu, ce n’avait pas été la meilleure étreinte qu’il avait eue au cours de sa carrière ; Suguru avait même eu du mal, au début, à dissimuler son inconfort, et au bout du compte cette première fois avait été assez brève.


Mais Hiroshi s’en moquait. Il sentait contre lui la chaleur de l’adolescent, et il ne parvenait pas à se rappeler s’être senti aussi bien après avoir fait l’amour. Coucher sans sentiments était une pratique à laquelle il avait renoncé, et c’était Suguru qui l’avait fait changer.


Et puis, j’ai tout le temps pour l’initier…


Cette idée le fit sourire, et il ne tarda pas à replonger dans le sommeil.


Une bonne odeur de cuisine le réveilla près de deux heures plus tard. Suguru n’était plus à ses côtés, et de la musique provenait du salon. Il repoussa les couvertures et enfila son peignoir, quand il s’aperçut qu’il avait quelque chose sur la tête. Il l’ôta aussitôt et laissa échapper un petit rire en constatant qu’il s’agissait du bonnet de Suguru, dont celui-ci l’avait affublé au cours de son sommeil.

Un vrai gamin… songea-t-il en examinant l’article de plus près, imprimé de petits dessins représentant des chalets, des sapins, des soleils et… des dinosaures.


Original… Et le pire, c’est que ça lui va bien.


Dans le salon, il fut accueilli par un Suguru véritablement rayonnant qui lui bondit au cou sitôt qu’il le vit.


« Bonjour, Hiroshi ! Vous tombez bien, je viens à peine de finir de préparer le petit déjeuner ! »


Ils échangèrent un long baiser, de très bon augure pour le reste de la journée.


« Bonjour, toi. Hm, il ne me semble pas avoir jamais connu de réveil plus agréable…Ça va ? Heu, je veux dire… par rapport à cette nuit… dit Hiroshi, un peu gêné, car c’était bien la première fois qu’il se souciait de ce genre de détail !


- Oui, ne vous en faites pas. Oh, mais vous n’avez pas gardé mon bonnet ? »


Un sourire malicieux voleta sur les lèvres du pianiste.


« Ça ne fait rien. J’avais déjà pris des photos.


- Quoi ?


- Et je vais les montrer à tout le monde, poursuivit Suguru en exhibant son téléphone portable. Ça vous apprendra à vous moquer de moi !


- Attends un peu, donne-moi ça ! »


Hiroshi se jeta sur le jeune garçon et l’empoigna à bras-le-corps.


« C’est inutile, je me les suis déjà envoyé par MMS ! Il poussa soudain un glapissement en se sentant soulevé de terre. Hiroshi ! Reposez-moi !!


- Pas question ! Tu vas payer pour avoir osé me jouer un tour aussi pendable ! »


Le jeune homme le laissa tomber sur le grand canapé et bondit à ses côtés, un air indéniablement pervers peint sur le visage. Suguru laissa échapper un petit gloussement nerveux dans lequel se mêlaient frayeur factice et excitation.


L’idée lui vint soudain qu’ils n’allaient peut-être pas beaucoup skier tout au long du week-end.
 

OoOoOoOoOoO 

 

Le mardi suivant, les Bad Luck s’étaient à nouveau donné rendez-vous pour répéter. Shuichi avait décidé de travailler sur la maquette d’un single et de la présenter à Tohma Seguchi. Après quoi, celui-ci déciderait – ou non – de donner sa chance au groupe en les faisant signer chez N-G. Autant dire que tout le monde était sur le pont.


Tout le monde sauf Shuichi, en retard comme à son habitude.


« Il devrait se faire greffer une montre au poignet, grommela Suguru en consultant la sienne pour la dixième fois. Ça n’est pourtant pas difficile d’être à l’heure, non ?


- C’est parce qu’avant c’était moi qui passais le chercher à moto », expliqua Hiroshi en laissant courir ses doigts sur les cordes de sa guitare. Son petit ami allait répondre quelque chose de désobligeant, mais la porte s’ouvrit brutalement.


« Ah, enfin ! Il était temps que… »


Mais ce n’était pas Shuichi qui venait d’entrer dans le local.


« Salut, Fujisaki ! Salut Hiro ! Comment allez-vous ? s’exclama Sakura en virevoltant à travers la pièce.

- Hé ben ! Tu es en forme, toi, l’accueillit Hiroshi.


- Ui ! J’ai passé, un super week-end de Saint Valentin, minauda-t-elle. Et avec un homme, un vrai, pas un gamin immature comme toi.


- Aïe ! T’es dure, là ! Allez, tu peux bien me dire qui c’est, je le connais ? C’est un type du lycée ?


« Bon, d’accord. De toutes manières, ce n’est pas un secret, et tu finiras par l’apprendre tôt ou tard, dans la mesure où il s’agit de ton frère ! déclara Sakura avec un petit sourire mutin.


- Avec… avec Yuji ?! »


Hiroshi n’en revenait pas. Son renard de frère ne lui avait rien dit, et les Kamis seuls savaient depuis combien de temps durait cette histoire !


« Un Nakano chasse l’autre, on dirait bien… constata Suguru.


- Et depuis quand, si ça n’est pas secret défense ?


- Hé bien… Les grands yeux de Sakura se firent rêveurs. Depuis ce fameux week-end à Resutsu auquel tu n’as pas pu venir, retenu comme tu l’étais à Kyoto… Yuji et moi avons sympathisé lors des répétitions, et au ski, on a… concrétisé », avoua-t-elle en rosissant de manière adorable.


Suguru haussa les sourcils. Décidément, il s’en passait des choses, dans le chalet des Nakano ! Mais avant qu’il ait pu formuler la moindre remarque, la porte s’ouvrit à la volée et Shuichi entra, hirsute et hors d’haleine.


« Ex… excusez-moi… Un problème de bus… haleta-t-il en arrachant sa veste, dévoilant un superbe suçon dans le cou.


- Le bus, hein ? À d’autres, » fit Hiroshi d’un ton léger alors que Shuichi ouvrait des yeux ronds.


Tant bien que mal, au fil de répétitions émaillées de fréquentes prises de bec, le premier single de Bad Luck finit par venir au monde, et c’est Suguru qui apporta un soir la maquette à son cousin.
 

OoOoOoOoOoO 

 

« Et quand c’est qu’on saura si c’est bon ou pas ? »


Shuichi trépignait presque d’impatience. Accoudé au comptoir du J-Pop Café, Hiroshi haussa les épaules.

« Aucune idée. À mon avis, Seguchi est quelqu’un de très occupé, et même si c’est lui qui a proposé de nous aider, il a sans doute d’autres priorités que Bad Luck.


- Et Fujisaki ? Il n’en sait pas plus ?


- Suguru aussi a d’autres choses en tête. La semaine prochaine, il se produit dans le cadre d’un festival de musique classique, au Suntory Hall. C’est un événement important et il passe ses journées à répéter. Je compte bien aller le voir jouer, je l’ai raté la dernière fois, mais là j’arriverai deux heures en avance s’il le faut ! »


Les jours semblaient avoir défilé à une vitesse incroyable, et la fin de l’année scolaire arrivait. Sans trop de surprise, Suguru était passé en deuxième année, et même s’il avait levé le pied au niveau travail, il avait déjà la tête à la rentrée.


« Mais ne t’en fais pas, Shu, si j’ai des nouvelles je te le ferai savoir. Qu’est-ce que tu crois, moi aussi je me languis de savoir quel sera le verdict de Tohma Seguchi. Nous avons fait du bon travail tous les trois, et j’ai bon espoir… mais beaucoup de choses nous dépassent là-dedans.


- Oui, comme tu dis… marmonna Shuichi d’un air désabusé. Bon, je sens que je vais me faire virer si je continue à discuter… À plus, Hiro ! »
 

OoOoOoOoOoO 

 

La semaine précédant le festival, Hiroshi et Suguru ne se virent presque pas. L’étudiant passait ses journées à répéter, d’autant qu’il avait la certitude, cette fois, que son petit ami allait assister à sa performance, et il voulait être à son meilleur niveau, le concert mêlant des étudiants et des musiciens confirmés, anciens élèves de l’Université des Beaux-Arts. Le soir venu, Suguru constata avec suprise qu’Hiroshi était accompagné par sa mère. Désireux de ne pas le déstabiliser avant son passage sur scène, le jeune homme garda le silence sur le fait que Midori Nakano était au courant de leur relation, et tous trois discutèrent un petit instant avant le début de la représentation.


« … Non, mon cousin ne m’a encore rien dit à propos d’Anti-nostalgic. Il a été très occupé, il s’est rendu à New York à plusieurs reprises… Mais il m’a dit qu’il devait passer me voir ce soir avec sa femme, il est sans doute en train de discuter avec mes parents en attendant.


- Tes parents sont venus te voir aussi ?


- Bien sûr ! C’est un événement musical d’importance. Vous devriez aller vous installer, ça ne va pas tarder à débuter.


- Tu as raison. Bonne chance, Suguru. Ça va bien se passer.


- Évidemment, que ça va bien se passer ! Vous me prenez pour qui ? »


Hiroshi et sa mère retournèrent à leurs places. Midori Nakano pouffa.


« Il me plaît de plus en plus, ce petit bonhomme. Ça n’est pas la modestie qui l’étouffe, mais au moins il sait ce qu’il veut. Tu as mis du temps à décider de quelle devait être ta vie, mais je suis heureuse que tu ais fini par suivre ce que dictait ton cœur, Hiro…


- Tu… tu parles de Suguru ou de la musique ? »


Sa mère le gratifia d’un petit sourire.


« Des deux, mon chéri. »

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Tout au long des deux heures que dura le concert se succédèrent sur scène musiciens débutants et confirmés, chacun délivrant une prestation de très haute qualité, même si certains manquaient clairement d’expérience. Suguru avait choisi d’interpréter Gymnopédie n°3, d’Erick Satie, et l’interprétation magistrale qu’il en fit recueillit des applaudissements nourris.


Quand arriva la fin du concert, Hiroshi se précipita presque à la recherche de son petit ami, qu’il trouva en compagnie de sa famille et, ainsi qu’il l’avait dit, de Tohma Seguchi et son épouse, une grande et belle femme d’allure altière.


« Hiroshi ! Alors, mon interprétation de Satie vous a-t-elle plu ?


- C’était vraiment magnifique. On n’aurait jamais dit que tu faisais partie des débutants ! »


Tohma s’avança vers lui.


« Nakano, c’est bien ça ? Justement, je disais à Suguru que… »


Le cœur du jeune homme cessa de battre. Le grand Tohma Seguchi allait-il enfin rendre son verdict ?


« … que ce serait une bonne chose que vous mettiez les vacances à profit pour enregistrer Anti-nostalgic. J’ai beaucoup aimé, à vrai dire, et même si tout n’est pas parfait, je pense que cette chanson a de bonnes chances de se vendre. »


Hiroshi manqua défaillir. Il ne parvenait pas à y croire. Ils allaient enregistrer un single. Son rêve était bien sur le point de se réaliser, en fin de compte !


« Je compte sur vous pour mettre Shindo au courant. Et puisque les vacances commencent dans trois jours, il serait tout aussi bien de vous y mettre dès lundi, qu’en dites-vous ? »


Encore sous le choc, Hiroshi se contenta de hocher la tête. Le monde était devenu merveilleux. Bad Luck allait prendre son envol, et Shuichi et lui allaient vivre de leur musique. De cela, il n’en doutait pas un seul instant.


« Merci… », dit-il simplement en s’inclinant devant Tohma, mais dans le fond de son cœur c’était Suguru qu’il remerciait.

 

Épilogue

 

« Lâchez-moi, Hiroshi, gloussa Suguru.


- Dans tes rêves, Suguru ! »


Après avoir ouvert la porte de son appartement, le guitariste avait attrapé son petit ami par la taille et l’avait chargé comme un sac de pommes de terre sur son épaule. Il referma la porte d’un coup de pied.


« Vous allez vous faire mal !


- Tu crois t’en tirer comme ça ? »


Joueur, Hiroshi se déchargea de son petit ami sur le lit et grimpa sur lui.


« J’ai sommeil, Hiroshi, minauda le claviériste.


- Pauvre petite chose…


- Nous devrions dormir. Nous nous levons tôt demain matin.


- Si on rate le train, on peut toujours prendre le suivant, répondit Hiroshi alors qu’il déboutonnait la chemise de Fujisaki.


- Mais ma mère nous attend pour déjeuner… »


Ne désapprouvant pas complètement son déshabillage, Suguru se cambra pour aider Nakano à lui enlever son pantalon.


Les deux garçons revenaient de leur premier concert. LEUR PREMIER CONCERT !!


Cela avait été fantastique et carrément grisant ! L’album était sorti depuis peu et ils avaient déjà une bonne place dans l’Oricon ; pour preuve, la salle avait été bondée et hystérique. Après, ils étaient tous allés fêter la soirée dans les bureaux de N.G. Prod et avaient donné leur première interview. Puis Suguru et Hiroshi s’étaient éclipsés et étaient rentrés chez le guitariste célébrer l’événement de manière plus intime.


Le guitariste contempla son petit ami, alangui et nu sur son le lit :


« Ne bouge pas, je reviens. »


Le garçon quitta la chambre et revint. Il caressa le ventre doux de son petit ami et lui tendit un écrin.

Suguru se redressa, un peu inquiet. C’était des bagues que l’on trouvait dans des écrins. Un peu tremblant, il prit la boîte et l’ouvrit.


« On est ensemble depuis un an et… c’est peut-être prématuré mais… tu pourrais peut-être prendre les clés de mon appartement et… venir quand tu veux. »


Suguru sourit à la vue du trousseau de clés.


« En fait… je suis à la rue le mois prochain. J’ai malencontreusement résilié mon bail.


- C’est terrible… Tu vas devoir dormir sous les ponts, gloussa Hiroshi.


- Sous les ponts ? Je suis une frêle créature, je ne survivrai pas…


- Tant pis, tu n’as qu’une seule solution. Venir ici ! »


Suguru reposa l’écrin et enlaça Nakano. Les vêtements qui restaient au guitariste volèrent et malgré la fatigue, ils se prouvèrent qu’ils avaient encore un peu d’énergie.
 

OoOoOoOoOoO 

 

Confortablement installés à leur place, attendant le départ du train, Hiroshi et Suguru discutaient de Sakura qui allait elle aussi emménager chez Yuji.


Ils s’interrompirent et écoutèrent la discussion qui avait lieu devant eux. Discussion étrangement familière : une fille, essoufflée, demandait au garçon assis devant Hiroshi et Suguru :


« Excusez-moi, vous êtes assis à ma place. »


Surpris, le garçon vérifia sur son billet :


« Non, non… C’est bien ma place. Siège 43, voiture 5.


- Voiture 5 ? répéta la jeune fille dépitée. On n’est pas dans la 6 ?


- Non, répondit le garçon. C’est la 5. »


La jeune fille semblait confuse et désemparée. Elle regarda ses bagages qu’elle avait déjà rangés.

Le garçon se leva et s’installa à la place d’à côté, vide.


« Asseyez-vous à ma place, on dirait qu’il n’y a personne. »


La jeune fille sourit. Elle enleva son manteau et s’installa.


« Au fait, je m’appelle Mayu Enjimaru. »


FIN

 

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