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CHAPITRE III
Plus d’une semaine s’était écoulée, et Suguru n’avait pas rappelé Hiroshi. Son travail scolaire accaparait tout son temps, et aussi… il avait un peu peur. Non qu’il ait craint que le jeune homme finisse par profiter de son manque d’expérience et sa relative naïveté, mais… il l’intimidait. Bien qu’il n’ait que trois ans de plus que lui, il semblait avoir expérimenté des tas de choses. À Shibuya, il était dans son élément. Suguru craignait de ne pas être à la hauteur, s’ils venaient à se revoir.
Cependant, il était bien forcé de reconnaître qu’il avait apprécié cette soirée avec le jeune homme. Même si les préoccupations de ce dernier semblaient en grande partie orientées vers le sexe, une fois abordé le sujet de la musique, il avait changé. Au fond de ses yeux gris s’était allumée une flamme qui ne trompait guère : la musique le passionnait.
Quoi qu’il en soit, tiraillé entre méfiance et envie, il s’était passé sept jours et Suguru n’avait pas rappelé. Peut-être, dans la semaine qui venait, pourrait-il libérer une soirée ? Il pouvait aussi passer chez le disquaire. Le souvenir d’un parfum entêtant lui revenait en mémoire chaque fois qu’il songeait à Hiroshi, indissociable désormais de sa personne… qui était, ma foi, fort agréable à regarder.
Surpris par cette dernière réflexion, Suguru se sentit rougir. Et depuis quand pensait-il à un garçon de cette manière ? Il ne s’était jamais intéressé à personne jusqu’alors, et ce n’était certainement pas aujourd’hui que ça allait commencer. La conversation de ses camarades de classe, sans cesse à tourner autour de leurs histoires de cœur, devait commencer à l’influencer. Consultant une dernière fois sa montre, le garçon vit qu’il était temps d’y aller. Son cousin tenait la ponctualité pour une vertu.
Le métro était bondé à cette de la soirée. Mettant à profit sa petite taille et sa silhouette menue, Suguru se faufila entre les passagers et parvint à s’intercaler entre deux personnes. Le train redémarra et alors que, légèrement déséquilibré, l’adolescent faisait un petit pas en arrière, il sentit qu’il écrasait le pied de quelqu’un.
« Oh, excusez-moi… dit-il en tournant la tête, pour se retrouver nez à nez avec un visage – et un sourire – à présent familiers.
- Y’a pas de mal, Fujisaki, si seulement tu voulais bien retirer ton pied…
- Oui, oui, bien sûr, mais il n’y a pas beaucoup d’espace… »
Tant bien que mal, et en se contorsionnant de manière assez comique, Suguru parvint à se retourner face à Hiroshi.
« Comment vas-tu, Fujisaki, depuis la dernière fois ? Tu ne m’as pas rappelé… dit le jeune homme d’un ton faussement chagrin assorti d’un petit sourire. J’étais pourtant persuadé qu’il était impossible de résister à mon charme infaillible… »
Suguru rougit légèrement et répliqua d’un ton de défi :
« J’ai voulu mettre le destin à l’épreuve, puisque vous aviez prétendu qu’il nous remettrait en présence quoi qu’il arrive… et vous aviez raison. À ce propos, qu’avez-vous fait de votre moto ?
- Elle est à la révision. J’en suis réduit à prendre les transports en commun, comme le premier Tokyoïte venu… Je ne dis pas ça pour toi, Fujisaki, tu n’as pas encore l’âge de passer le permis. »
Un nouveau petit sourire d’excuse – enjôleur en diable, et comment lui tenir rigueur de quoi que ce soit, après cela ? – et Hiroshi ajouta :
« Et puis, ça m’aura permis de te revoir. Tu sors te promener ?
- Non, je vais dîner chez ma famille. Ça fait un petit moment que je n’y suis pas allé. »
Dans cet espace confiné, où la promiscuité saturait l’air d’une chaleur étouffante mêlée à des effluves en tous genres, le parfum ambré d’Hiroshi montait à la tête de Suguru qui en était presque enivré. Quand les portes s’ouvrirent, le jeune homme l’attira contre lui et le retint pour lui éviter d’être emporté par le flot des voyageurs. Pressé contre la poitrine du lycéen, le petit pianiste sentit son cœur s’emballer follement, plus troublé qu’il ne l’avait jamais été.
« Ah… merci… » dit-il, une fois les portes refermées et sa raison revenue. Il s’écarta aussitôt – autant que faire se pouvait au milieu d’une telle foule – tout empourpré. Hiroshi ne parut pas relever et proposa, sur le ton de la conversation :
« Dis-moi, si ça t’intéresse, que dirais-tu d’assister à une répétition de notre groupe, à Shuichi et moi ? Puisque tu es musicien, tu pourrais nous donner ton avis… éclairé… Qu’en penses-tu ?
- Votre groupe ?
- Oui. Enfin, c’est peut-être un bien grand mot… On n’a jamais joué qu’à l’occasion de la fête du lycée, ou pour des copains. C’est la sœur de Shuichi qui est notre manager… On ne s’est même pas encore trouvé de nom, mais Shu a l’intime conviction qu’un jour nous réussirons à faire carrière dans la musique. Alors, ça te dit ? »
Pourquoi pas, après tout ? Ça le changerait sûrement de la conversation de ses collègues de fac, et il était curieux de voir comment Hiroshi se débrouillait à la guitare. Il accepta donc.
« La plupart du temps, on répète chez Shu mais parfois on nous prête un local. Je te contacterai pour te dire… Ah, mais c’est vrai que je n’ai pas ton numéro. Alors… je compte sur toi pour m’appeler cette fois, hein ? » fit Hiroshi avec un clin d’œil.
Suguru descendit l’arrêt d’après, sur la promesse formelle qu’il lui téléphonerait sous peu.
OoOoOoOoOoO
« Il ne devrait sans doute plus tarder à arriver… annonça Hiroshi avec un coup d’œil à sa montre. Il m’a l’air du genre ponctuel. »
Shuichi, qui mettait la dernière main aux réglages de son synthétiseur, répondit sans lever le nez :
« J’espère qu’il sera de meilleure humeur que la dernière fois. Comme il m’a remballé ! Et puis, dans le genre mal aimable, difficile de faire pire !
- Si tu ne lui avais pas renversé son café dessus, aussi…
- C’était un accident ! Il n’avait qu’à pas laisser traîner sa serviette, d’abord !
- Maiko doit venir aussi ? demanda Hiroshi, histoire de changer de sujet.
- Non, elle est allée se promener avec des copines. Tu parles d’un manager !
- Moi, je trouve qu’elle fait du bon boulot. C’est elle qui nous a trouvé cette soirée au Hillside Café, après tout.
- Mouais, mais ce n’est qu’une toute petite salle…
- Tu espérais quoi ? Le Budôkan ? »
Deux coups à la porte du local interrompirent leur conversation. Suguru se tenait sur le seuil, l’air quelque peu hésitant.
« Je croyais m’être trompé d’endroit… dit-il. Bonjour, monsieur Nakano.
- Ah, Fujisaki ! Entre, ne te gêne pas ! Voici Shuichi Shindo, meilleur ami, serveur maladroit, chanteur et clavier.
- Bonjour, monsieur Shindo, salua Suguru en s’inclinant.
- Heu, salut, heu… désolé pour le café, la dernière fois. À l’occasion, tu n’as qu’à repasser un soir, je t’en offrirai un autre… »
Shuichi marqua une courte pause et ajouta :
« Tu t’intéresses à la musique, à ce que m’a dit Hiro ? Tu vas voir, on est peut-être amateurs mais on fait de bonnes choses ! Tiens, tu n’as qu’à t’asseoir là ! »
Il désigna une chaise sur laquelle l’adolescent prit place, et les deux garçons entamèrent leur première chanson.
« Alors ? Comment tu as trouvé ? l’interrogea Shuichi avec enthousiasme sitôt le morceau achevé.
- Hé bien… Je vais sans doute vous paraître désagréable, mais c’était assez moyen », répondit Suguru avec aplomb. Hiroshi esquissa un sourire, mais Shuichi en demeura bouche bée. Quel culot ! Mais pour qui se prenait ce gamin ?
« Mais… tu… bredouilla-t-il, suffoqué par l’indignation. Alors celle-là, elle était bien bonne !
- Vous m’avez demandé mon avis, je vous l’ai donné, répondit posément le jeune garçon. J’ai dit que c’était moyen, pas nul, il n’y a pas de quoi vous mettre dans un état pareil.
- Ne t’énerve pas, Shu. On va lui jouer autre chose », intervint Hiroshi, que la réaction de Suguru n’avait pas vraiment surpris. Après tout, celui-ci étudiait la musique, il était bien placé pour juger de la valeur technique d’un morceau – et leurs compositions étaient loin d’être irréprochables sur ce plan-là.
Qu’il l’ait dit de cette manière ne l’avait pas étonné non plus, d’ailleurs.
Suichi décocha un regard noir à Suguru, qui ne sourcilla pas, et chargea la programmation de la seconde chanson.
« On y va, Hiro ! »
Mais, là encore, le verdict du garçon fut : « Moyen.
- Hé là ! Ça suffit maintenant ! Tu es très fort pour critiquer, mais de quoi es-tu capable, toi ?
- Oh ! De bien mieux que cela, rétorqua Suguru avec un air suffisant qui acheva de faire sortir Shuichi de ses gonds.
- Vraiment ? Dans ce cas, joue-nous quelque chose !
« Hum… Je ne sais pas trop me servir d’un synthétiseur, je ne voudrais pas accidentellement effacer une partie de votre travail… Pouvez-vous me mettre en mode « piano », s’il vous plaît ? »
Shuichi lança un coup d’œil entendu à Hiroshi, qui gardait le silence et observait la scène avec un certain amusement. Il avait vu juste : Suguru paraissait timide dans la vie courante, mais dès qu’il s’agissait de musique il était métamorphosé.
« Et tu vas nous jouer quoi ?
- Fantaisie-impromptu, de Chopin. » OoOoOoOoOoO
« Hiro… Promets-moi que tu ne l’inviteras plus jamais à nos répètes, ce sale gosse… » geignit Shuichi d’un ton funèbre. Suguru était parti en fin d’après-midi, après avoir assisté à une grande partie de la répétition, donné son avis sur tout et anéanti le jeune chanteur et claviériste avec son interprétation de sa fantaisie.
« Allez, Shu, c’est pas la fin du monde… et je trouve que ses remarques étaient assez pertinentes.
- Ah, parce que « votre jeu au clavier fait pitié », tu trouves ça pertinent, toi ! explosa Shuichi, outré. Ce petit con mérite des baffes ! Tout ça parce qu’il se débrouille un peu au piano ! « Vous devriez envisager de vous consacrer uniquement au chant, monsieur Shindo ! » singea le jeune homme d’une voix de fausset. Je vais lui montrer, moi !!
- C’est bien de te voir aussi motivé, Shu. Le concert au Hillside sera certainement réussi.
- Parce que tu en doutais ! On va mettre le feu à la salle, malgré mon « jeu qui fait pitié ! »
OoOoOoOoOoO
En dépit de tout ce qu’il avait pu dire en fait de critiques et de remarques, Suguru avait aimé la prestation des deux membres du jeune groupe. Leurs mélodies avaient du peps et étaient plutôt originales, Nakano se débrouillait bien à la guitare et Shindo avait un bon potentiel au chant, bien que sa voix ait encore manqué de puissance et son interprétation de maturité. En revanche, de l’avis du jeune pianiste, il ne valait rien au synthé.
C’est vraiment dommage, parce qu’ils ont du potentiel. Avec de meilleurs arrangements, ils pourraient aller loin…
Son cousin, Tohma Seguchi, directeur de la grande maison de production N-G, avait longtemps été claviériste au sein des Nittle Grasper, un groupe de légende qui avait marqué de son empreinte la scène musicale japonaise des années durant.
C’est si difficile que ça de se servir d’un synthétiseur ?
En regagnant son domicile, cet après-midi là, Suguru se promit de demander à son cousin de lui donne quelques cours, à l’occasion.
OoOoOoOoOoO
Comme l'avait prédit Hiroshi, les remarques de Fujisaki avaient galvanisé le chanteur. Il avait redoublé d'ardeur aux répétitions et ne pensait plus qu'à ça. Tellement qu'il voulait grappiller chaque seconde que le guitariste avait de libre ! Seulement, entre ses activités de président des élèves, ses entraînements en athlétisme, son travail à Hit Import, son travail scolaire et ses virées nocturnes, Nakano n'avait pas tellement de temps libre.
OoOoOoOoOoO
Une main empêcha la porte de se refermer et elle se rouvrit, dévoilant Hiroshi qui, une fois à l'intérieur, appuya sur le bouton du premier étage.
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Biwa : luth à quatre cordes.
Hichiriki : court hautbois cylindrique en bambou.
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