CHAPITRE IV

 

« Tu n’as pas la tête à ce que tu fais, Suguru. »

 

Le jeune garçon soupira et éteignit le synthétiseur.

 

« Oui, vous avez raison, monsieur Seguchi. Il vaut mieux en rester là pour aujourd’hui. Je suis incapable de me concentrer. »

 

Et de toutes manières, à quoi bon continuer ces cours ? J’ai déjà suffisamment de travail à la fac, sans en rajouter avec ça…

 

Suguru jeta un coup d’œil à sa montre et entreprit de rassembler ses affaires.

 

« Tu t’en vas déjà ? 

 

- Oui… Comme vous l’avez dit, je n’ai pas la tête à jouer aujourd’hui. Et d’ailleurs, je… je ne sais pas si ça vaut la peine que je continue. »

 

Tohma Seguchi observa son jeune cousin avec attention. Quelques semaines auparavant, Suguru était venu le trouver pour lui demander de lui apprendre à se servir d’un synthétiseur. Il s’était rapidement révélé être un élève très doué, qui mettait un bel enthousiasme à ses leçons. Et, subitement, il parlait de tout laisser tomber… Pourquoi ?

 

« Il serait dommage d’arrêter maintenant, dit-il. Tu es doué, et tu as une technique excellente. Tu apprends vite, dans quelques temps tu parviendras sans nul doute à égaler mon niveau… du moins sur le plan technique. Tu es certain que c’est ce que tu veux ? »

 

Suguru poussa un nouveau soupir, misérable. Il savait bien à quoi était dû son manque de motivation… En toute honnêteté, les leçons dispensées par son cousin l’intéressaient et l’amusaient, et constituaient un agréable dérivatif à ses études. Mais à quoi servait-il de continuer puisqu’il avait décidé qu’il ne voulait plus jamais avoir affaire à ce vil coureur de Nakano ?

 

« Je ne sais pas, avoua-t-il. Peut-être que ça ira mieux la semaine prochaine, parce qu’aujourd’hui j’ai beau essayer je n’arrive pas à me concentrer. Mais sachez que je vous suis reconnaissant du temps que vous me consacrez, monsieur Seguchi. 

 

- Hé bien, il est très flatteur de faire des émules et, qui sait, peut-être suivras-tu le même parcours que moi pour finir un jour en tête de l’Oricon dans un groupe de pop… Qui sait ? 

 

- Oui, peut-être, répondit Suguru en ramassant sa serviette. Mais parti comme ça l’est, ça m’étonnerait beaucoup… À samedi prochain, alors. Au revoir. »

 

Trois jours s’étaient écoulés depuis la désastreuse rencontre dans l’ascenseur et la colère de Suguru, bien que retombée, se remettait à bouillonner aussitôt qu’il songeait à ce baiser que le guitariste lui avait infligé. Son tout premier !! Comment avait-il osé… Pour qui se prenait-il ? Parce qu’il avait pour habitude de papillonner et coucher à tort et à travers – et après la scène à laquelle il avait assisté le soir du concert, Suguru était certain que c’était le cas – croyait-il que tout le monde agissait de même ?

 

Ce n’est qu’un pauvre type, alors arrête de penser à lui…

 

Cesser d’y penser, soit, mais le cœur du jeune garçon fit un bond dans sa poitrine à la vue d’une silhouette familière, assise sur une moto, qui attendait au pied de son immeuble. La tuile. Suguru envisagea un bref instant de faire demi-tour, mais Hiroshi l’avait déjà vu. Il poursuivit donc sa marche vers l’entrée de la résidence, le visage orageux.

 

« Bonjour, Fujisaki. »

 

Buté, celui-ci garda le silence et passa, la tête haute, à côté du guitariste. Le parfum ambré du jeune homme, si aisément reconnaissable, lui arracha un petit frisson mais il poursuivit sa route, déterminé à ne plus jamais adresser la parole à un si triste individu.

 

« Hé ! Fujisaki ! Attends, il faut que je te parle ! »

 

Hiroshi avait longuement réfléchi avant de se décider à aller chez Suguru pour s’excuser. Dans un premier temps, il n’avait pas compris le geste du garçon – qui y était allé d’une solide gifle ! – après ce baiser dans l’ascenseur. Après coup, il en avait même été terriblement vexé, d’autant que Suguru lui en voulait manifestement déjà, et pour une toute autre raison. Là encore, sa vie privée ne regardait personne, et certainement pas le petit pianiste.

 

Toutefois, et après un réexamen à tête refroidie de la situation, il apparaissait que, pour quelqu’un comme Suguru, ce baiser était un geste plus que déplacé. Et pour cela, Hiroshi était venu s’excuser.

 

Le seul problème, c’est que le jeune garçon ne semblait pas disposé à l’écouter et passa devant lui sans même tourner la tête. Hiroshi s’élança à sa suite et le retint par le bras.

 

« Attends, je… 

 

- Je vous ai dit de ne plus me toucher ! siffla Suguru en arrachant son bras de l’étreinte du guitariste. Laissez-moi tranquille et rentrez chez vous !! 

 

- Non ! Pas avant que tu ais écouté ce que j’ai à te dire ! Je… Je suis venu pour m’excuser. 

 

- Je n’ai que faire de vos excuses, et de toutes manières je doute qu’elles soient sincères ! »

 

Hiroshi avait beau avoir un naturel placide et désinvolte, l’agressivité exacerbée – et sans fondements – de Suguru à son égard commençait à sérieusement l’incommoder. Qu’il lui ait collé une gifle après ce baiser inattendu, soit. Mais qu’il l’accable de son ressentiment sans même qu’il sache pourquoi… c’était trop.

 

« J’aimerais que tu arrêtes deux secondes de te conduire comme un gosse de cinq ans et que tu m’écoutes, dit-il, essayant de conserver son calme. Je n’aurais pas dû t’embrasser dans l’ascenseur. Mais pour moi, c’était juste une plaisanterie, je… je n’ai pas pensé à mal. 

 

- C’était peut-être une plaisanterie pour vous, mais moi, je n’ai pas l’habitude d’embrasser des gens que je connais à peine, et je suis désolé, monsieur Nakano, mais ça n’est pas parce qu’on s’est croisé par hasard trois ou quatre fois que nous sommes proches. Je n’ai pas du tout apprécié, mais je suppose que vous l’avez compris ! rétorqua le garçon d’un ton sec. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai beaucoup de travail. »

 

Il fit mine de reprendre sa route vers l’entrée de la résidence, mais pour la seconde fois, Hiroshi le retint.

 

« Non, attends ! J’ai bien vu que tu te moquais éperdument de tout ce que je pourrais te dire, mais ce que je veux savoir, c’est pourquoi tu sembles m’en vouloir à ce point ! Et ça remonte à avant ce stupide baiser ! »

 

Suguru s’empourpra. Stupide baiser, maintenant… Tout à l’heure, il allait lui dire qu’il en avait eu la nausée ? Le salopard !!

 

« Je ne supporte pas les gens comme vous qui sautent sur tout ce qui bouge et qui n’ont que la baise en tête ! Est-ce assez clair comme explication ? Maintenant, laissez-moi ! »

 

Tout sang froid déserta le jeune homme dont le visage se fit orageux. Mais pour qui se prenait ce gamin, à la fin ?

 

« Arrête avec ton discours de Père-la-vertu ! Tu es qui, toi, pour juger les gens ? En quoi ma vie privée te regarde-t-elle ? Nous ne sommes pas ensemble, que je sache, et je suis libre de coucher avec qui j’ai envie – que ça te plaise ou non ! gronda-t-il.

 

- Les Kamis soient loués, que nous ne soyons pas ensemble ! siffla Suguru, totalement hors de lui. Et comme ça ne risque pas d’arriver, vous pouvez sans crainte continuer à vous taper qui vous voulez, pour ce que ça m’intéresse ! Maintenant laissez-moi, et ne vous avisez plus jamais de revenir ici !! »

 

Sur ces paroles, le jeune garçon tourna les talons et courut presque jusqu’à la porte vitrée de la résidence, dont il composa le code d’accès d’une main tremblante. Alors, en plus, c’était lui qui avait tort ? Que cet imbécile de Nakano aille en Enfer ! Au moins, cette fois, il en était définitivement débarrassé.

 

Mais alors, pourquoi avait-il le cœur si endolori ?

 

OoOoOoOoOoO 

 

« … Tu te rends compte, Hiro ? Il m’a dit que mon texte était nul ! Il y a à peine jeté un coup d’œil et… Ah, il a été horrible ! geignit Shuichi d’une voix blessée. Ils se sont tous donné le mot pour m’enfoncer, ou quoi ? D’abord Fujisaki, et maintenant ce type ! 

 

- Shindo, cesse de raconter ta vie et dépêche-toi de laver ces verres ! l’apostropha le patron du fond de la salle.

 

- Oui ! Je disais… Je crois bien que je n’ai jamais été aussi humilié de toute ma vie ! C’est… c’est la façon dont il l’a dit… »

 

Hiroshi adressa un petit sourire réconfortant à son ami.

 

« Bah, tu ne le reverras plus, de toutes façons. Oublie-le, c’est le mieux que tu as à faire. Elles sont bonnes, tes paroles. Je suis certain que tu vas nous faire une super chanson avec. Ne t’occupe pas des critiques, Shu. 

 

- En parlant de ça, il est devenu quoi, Fujisaki ? Il était là le soir du concert, il m’a même dit que j’avais progressé ! Et depuis, plus de nouvelles. »

 

C’est avec un superbe détachement qu’Hiroshi annonça : « Oh, il a d’autres préoccupations que nous, en ce moment. On peut très bien s’en sortir sans lui, et de toutes manières ce n’était vraiment pas quelqu’un d’intéressant. »

 

Shuichi désigna son meilleur ami avec étonnement. Ces paroles juraient avec la manière dont il avait toujours parlé de Fujisaki, mais après tout… il devait avoir ses raisons. 

 

« Shindo ! lança le patron.

 

« Oui ! Heu, excuse-moi, Hiro, mais j’ai pas trop le temps, là… Je te rappelle quand j’aurai fini, ok ? »

 

Il n’était pas tard, mais le jeune homme rentra directement chez lui. Il avait beau dire, la dispute avec Suguru l’avait affecté au-delà de ce qu’il l’aurait cru. Les propos accusateurs de l’étudiant l’avaient blessé, surtout la manière dont celui-ci l’avait perçu – un vulgaire cavaleur, et rien d’autre. Leur intérêt commun pour la musique semblait avoir totalement disparu du regard qu’avait eu sur lui le garçon.

 

Tant pis pour lui… Je n’y peux rien s’il a l’esprit aussi étroit… songea-t-il en déverrouillant la porte de son petit appartement.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Suguru poussa un soupir et repoussa sa chaise en silence. Cela faisait près de deux heures qu’il n’avait pas levé le nez de ses cours, totalement absorbé par son travail. L’atmosphère était studieuse tout autour de lui, dans la grande salle de travail de la bibliothèque. Néanmoins, une pause s’imposait, et le garçon se rendit aux toilettes.

 

Cela faisait près de trois semaines qu’il n’avait pas revu Hiroshi. Leur dispute, au pied de son immeuble, avait mis un terme définitif à leur début d’amitié. Lorsqu’il repensait à ses paroles, Suguru avait un peu honte. Il n’avait vraiment laissé aucune chance à l’étudiant de se justifier – encore qu’il n’y ait pas eu grand-chose à justifier – et l’avait accablé avec virulence. Pas étonnant alors qu’il se soit mis en colère.

 

Non, il n’avait pas agi de manière très mature, mais l’émotion, comme à chaque fois, avait pris le dessus sur sa raison. Tant pis. C’était du passé, tout ça. À l’instant où il posait la main sur la poignée de la porte des toilettes, celle-ci se déroba et Suguru se retrouva proprement nez à nez avec Hiroshi Nakano. Surpris, il demeura planté devant le jeune homme, manifestement tout aussi pris de court que lui.

 

La gêne qui naquit aussitôt entre eux était si forte qu’elle en était presque tangible. Puis, Suguru s’écarta sans un mot pour laisser passer le lycéen, qui le remercia d’un hochement de tête avant de retourner à sa place, assez mécontent et… malheureux.

 

« Allez, on s’y remet, l’accueillit Sakura. J’ai continué le calcul de la fonction pendant que tu étais aux toilettes… C’est bien ça ? Hiroshi jeta un coup d’œil à la feuille et hocha la tête.

 

- Oui, c’est bon. Tu vois bien, princesse, que ça a fini par rentrer ! » plaisanta-t-il, mais son ton enjoué sonnait un peu faux et la jeune fille le regarda avec curiosité. Quelqu’un passa soudain près de leur table, un garçon aux cheveux noirs et aux traits juvéniles, qui se dirigea vers la sortie.

 

« Hé, c’était pas, heu… Comment il s’appelle déjà, ce gosse ? Enfin, tu vois qui je veux dire ? 

 

- Hein ? Oh… Oui, peut-être… J’ai pas bien vu. »

 

Sakura lui lança un coup d’œil étonné mais ne rajouta rien.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Pendant les trois semaines écoulées entre la dispute au bas de l'immeuble et la rencontre à la bibliothèque, Hiroshi avait cherché sans répit le pourquoi du comment. Ses coucheries n'étaient pas les - seules - responsables. Alors qu'était-ce ? Et pourquoi se sentait-il... malheureux ?


La rencontre à la bibliothèque n'avait rien arrangé. D'accord, ils ne se connaissaient pas mais ils avaient passé une agréable soirée à Shibuya. De plus, Suguru était un musicien accompli, une longue et solide amitié aurait pu naître.


Et puis, il avait compris ! Non seulement Suguru n'avait jamais dû embrasser quelqu'un, mais il n'avait jamais envisagé d'embrasser un autre garçon.


Oui ! C'était ça le problème ! Comment ne l'avait-il pas vu avant ???


Sans tomber dans le côté maladif, Hiroshi aimait séduire. Il aimait plaire. Ses attirances bisexuelles avaient aboli les frontières et il charmait sans limite garçons et filles. Quand, et seulement quand, il sentait une ouverture, il prolongeait la séduction dans un lieu discret. Suguru avait dû sentir ce jeu de séduction et en avait été offusqué.


Pourquoi je n'y ai pas pensé avant !


Le petit sourire de victoire qui s'était dessiné s'effilocha. L'échange à la bibliothèque n'avait rien d'encourageant et rattraper la situation relevait du challenge.


Mais des fées avaient dû se pencher sur le berceau d’Hiroshi et s'ils s'étaient croisés sept fois en presque trois mois, le destin – ou hasard – s'acharna et ils se croisèrent sept fois en sept jours.


Tout commença le 29 juin, soit onze jours après la rencontre – désastreuse – de la bibliothèque et... il y avait même un rapport avec les livres.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Le 29 juin, Hiroshi se décida enfin à aller à Ikebukuro. Le quartier commerçant abritait la plus grande librairie du Japon.


Même s'il n'envisageait pas d'aller à l'université, il voulait terminer premier de sa promotion et cette année, la compétition serait rude malgré la petite longueur d'avance qu'il avait sur le second de la classe. Pour mettre le plus d'atouts de son côté, il avait décidé de travailler sur les programmes de premières années d'université en biologie, mathématiques et physique/chimie du moins. Ses cours l'ennuyaient, il devait viser plus haut. Ses livres seraient une lourde dépense mais il achèterait les livres d'occasion et les revendrait l'année sitôt terminée.


Les bras chargés des cinq livres scolaires, dont deux assez volumineux, le lycéen céda à la petite tentation à laquelle ceux qui aimaient lire cédaient si facilement : déambuler parmi les rangées, à la recherche d'ouvrages ne figurant pas sur sa liste mais qu'il lirait avec plaisir.


Il s'attarda dans les romans de science-fiction, de voyage, les mangas – il en prit trois ou quatre – et termina ses errances au rayon de la littérature étrangère. Il était particulièrement friand de la littérature anglaise.


Amusant, incisif et intelligent, il ne resistait jamais à David Lodge ou Ben Elton. Chez ce dernier, notamment, les personnages étaient criants de vérité. Profonds et travaillés, ils étaient aussi désespérément humains dans leur qualité comme dans leur petitesse. Il sourit en voyant Pop Corn de l'auteur anglais, dans l'étagère “Nouveautés”.


Nakano en avait entendu parler dans la revue littéraire diffusée biiiien tard dans la nuit le dimanche soir.

Après avoir dépeint avec acidité le milieu de la télé-réalité dans Devine qui vient mourir ce soir, il s'attaquait aux émissions télé créant de nouvelles stars, mais des stars éphémères que le public oubliait rapidement. Un vaste programme ! Il ne restait qu'un exemplaire et il allait le prendre quand quelqu'un le souffla au poteau. Ce qui le surprit davantage c'est quand le « voleur » se retourna. Fujisaki ! Non seulement ils se croisaient mais en plus ils avaient les mêmes goûts en matière de livre !


Suguru aussi fut étonné. Il voulait fuir mais Hiroshi lui bloquait le passage. Aucun son ne parvint à sortir des deux garçons. Le guitariste tourna les talons et partit vers les caisses.


Plus tard, il se maudit. Il avait accusé Suguru d'agir comme un enfant mais il avait fait pareil !


Pourquoi autant de soucis pour ce garçon ?
 

OoOoOoOoOoO 

 

Le lendemain, le vendredi 30 juin, cela fut plus bref.


La période de juillet était la période des pluies et ce jour-là, une averse diluvienne s'abattit sur la ville. Le lycéen attendait à un passage clouté avec Shuichi et Sakura quand une voiture passa à vive allure faisant fi de l'énorme flaque d'eau devant les piétons. Le conducteur arrosa les personnes attendant et Hiroshi fut surpris d'apercevoir Suguru à l'arrière de l'automobile. Shuichi brandit son poing au ciel et hurla contre le chauffeur tous les noms d'oiseau qu'il connaissait.


Les trois adolescents étaient trempés et se hâtèrent d'aller chez Sakura, qui habitait le plus près, pour se sécher.
 

OoOoOoOoOoO 

 

Samedi 1er juillet, Hiroshi se rendit chez son frère aîné Yuji la mort dans l'âme.


D'ordinaire, il adorait aller chez lui mais là, c'était juste pour qu'il l'aide à se passer le kimono traditionnel et qu'il aide son frère en retour. Leurs parents les avaient “officiellement”conviés à venir déjeuner et assister au spectacle de gagaku pour lequel il avait quatre places.


Les Nakano vivaient dans le quartier chic de Meguro.


Hideaki Nakano était un homme austère et excessivement traditionaliste. Épuisé par les frasques de ses deux fils, il les avait renvoyés tous les deux et continuait, malgré son âge avancé, de fréquenter les couloirs du Palais de Justice dans lequel il avait exercé pendant trente-cinq ans le poste de magistrat, puis le plus haut : celui de président de la Cour Suprême.


Midori Nakano, plus modérée que son époux et aussi de seize ans sa cadette, était professeur de littérature à Todai. Son mari avait voulu qu'elle renonce à son emploi pour tenir la maison et élever ses enfants. Elle avait accepté jusqu'à ce qu'ils aillent à l'école. Titulaire d'un diplôme de la prestigieuse université tokyoïte en littérature, elle avait aussitôt postulé et avait été engagée.


Cette journée avait été prévue depuis longtemps. Hiroshi avait prié les Kamis pour être malade ce jour-là mais non, malgré le coup de froid – et d'eau – de la veille, rien ne le retint au lit... Du moins était-il assez bien pour être debout.


Les deux fils arrivèrent en taxi chez leurs parents et le temps semblait s'être arrêté tellement ils s'ennuyaient.

Leur mère était ravie de les voir même si, selon elle, ils avaient maigri et ne mangeaient sûrement pas assez ! Pendant que leur père n'était pas là elle leur avait soufflé qu'elle leur avait fait à manger pour la semaine. Les deux garçons se réjouirent. Comme ils étaient assez occupés, ils ne se souciaient guère de leur repas. Les cup noodles et autre alimentation rapide constituaient leur principale nourriture, et si aller chez les parents signifiait ennui et réprimandes paternelles, c'était aussi synonyme de bons repas pendant une semaine.


La nuit tomba enfin et la famille Nakano au complet se rendit au théâtre.


Suguru était arrivé bien en avance au théâtre. C'était le premier spectacle de gagaku auquel il assistait et il était très excité. Il n'aurait pas dû y aller mais son cousin et Mika s'étaient désistés au dernier moment et avaient donné les places à Suguru. Il avait regardé tristement les deux billets en se demandant avec qui il pouvait y aller.


Je suis sûr que Nakano aimerait ce genre de spectacle. Après tout, avant-hier lui aussi voulait Pop Corn ... Arrête de penser à ce type ! s'ordonna-t-il.


Finalement, le beau-frère de Tohma, le célèbre écrivain répondant au nom de plume Eiri Yuki, était aussi intéressé et l'avait appelé.


En attendant l'écrivain, il observait les autres spectateurs. Tous étaient très élégants. Lui-même offrait une apparence soignée avec un costume noir et une chemise blanche en lin. Pour cette avant-première, il n'y avait que le gotha de Tokyo. Certains invités avaient revêtu leurs plus beaux kimonos pour la soirée. Son attention fut alors attirée par un parfum ambré plus que familier. Son coeur se mit à battre à tout rompre.


Non... Il ne peut pas être là !


Mais il était là et peut-être plus beau que jamais.


Ses longs cheveux étaient retenus en chignon très serré. Son kimono s'harmonisait à merveille avec ses yeux. De larges papillons argentés étendaient leurs ailes sur le tissu bleu-gris, le tout maintenu par une obi rouge. Il paraissait absent et préoccupé. Un garçon plus âgé le rejoignit. Lui aussi portait un kimono. D'abord un peu jaloux, Suguru trouva que l'inconnu présentait les mêmes traits fins que le guitariste. L'arrivée d'un couple confirma son hypothèse. Cela devait être une sortie en famille. Tous les quatre avaient une allure altière et l'image d'un Hiroshi débauché s'évanouit le temps de quelques secondes. La sonnerie de son téléphone le tira de sa rêverie. Yuki était arrivé et le cherchait.


Il chassa le garçon de ses pensées et se plongea à la recherche de Yuki.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Les autres rencontres furent fugaces.


Dimanche, ils se virent dans la rue. Hiroshi sortait de la pharmacie de garde, un paquet plein de médicaments. La journée de la veille l'avait fatigué et n'avait pas arrangé le coup de froid du samedi, et il passa la journée au lit.


Lundi, il se traîna difficilement au lycée puis chez le médecin qui lui recommanda de se reposer au moins quarante-huit heures. Pressé de rentrer chez lui, il ne remarqua pas le regard marron qui le suivait.


Mardi 4 juillet, au lieu de se reposer, il traversa la ville, mû par une puissante envie, pour aller dans une pâtisserie française et acheter quelques gâteaux. Accoudé à une table, une petite silhouette dévorait un gâteau au chocolat. D'où il était, il pouvait même voir les traces que la friandise laissait au coin de ses lèvres. Il sourit. C'était adorable. Chez lui, il ressassa encore cette histoire. Ça allait trop loin. Il fallait y mettre un terme. Il devait trouver une idée. Et une bonne.


Mercredi 5, il aurait dû rester encore chez lui mais une de ses cordes avait cassé et il en avait un besoin urgent, presque vital. Il quittait le magasin de musique quand Suguru le vit sortir.
 

OoOoOoOoOoO 

 

Hiroshi avait travaillé dur mais était plutôt content du résultat. Il avait composé la mélodie en moins de quarante-huit heures et malade. Il était maladroit avec les mots et très à l'aise avec les notes. Elles parleraient donc pour lui.


Il créa un blog protégé par un mot de passe pour mettre en ligne son morceau et créer un petit jeu de piste sur le blog à l'attention de Suguru.


Mercredi 6 juillet, sans savoir ce que cette date représentait pour le pianiste, il partit à l'aube déposer un courrier adressé à Fujisaki dans lequel il n'y avait qu'une adresse Internet et un mot de passe.

Il n'avait plus qu'à laisser la magie de sa musique opérer...

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Gagaku : genre de musique de cour traditionnelle japonaise comprenant des instruments, des chants et même de la danse.

 

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