CHAPITRE VI

 

« Bientôt les vacances ! Tu comptes t’éloigner un peu de Tokyo, Nakano ? »

 

Accoudée à son pupitre, Sakura levait vers Hiroshi un regard interrogateur. Le mois de juillet touchait presque à sa fin et bientôt tous les établissements scolaires et universitaires du Japon fermeraient pour un mois entier.

 

« Oui, je vais sans doute aller passer quelques jours à Kyoto chez des amis, pour le Tanabata. Ça me changera un peu d’ambiance… Ensuite, je ne sais pas. Et toi ? 

 

- Quinze jours à Izu, entre copines. Qui sait ? Peut-être que je vais y rencontrer l’homme de ma vie ! » plaisanta-t-elle.

 

Hiroshi n’avait plus fait allusion à la conversation qu’ils avaient eue au parc Ueno. S’il était préoccupé, il ne le montrait pas et ne se départait plus de sa désinvolture habituelle.

 

« Comment ? Ce n’est donc pas moi l’homme de ta vie ? s’écria-t-il d’un ton faussement blessé en portant la main à son cœur d’un geste dramatique. Ah, cruelle et implacable beauté, tu ne cesses de fouler aux pieds mes sentiments ! 

 

- Au fait, vous comptez encore vous produire en concert ? Ce serait l’occasion idéale pendant ces congés, fit Sakura, imperturbable. Son camarade soupira. Depuis qu’il avait fait la connaissance d’Eiri Yuki, Shuichi paraissait vivre sur une autre planète. Son monde, tout à coup, ne gravitait plus qu’autour de l’écrivain à succès et ses relations avec ses amis en avaient quelque peu pâti.

 

« On n’en a pas vraiment discuté, tu sais bien que Shu a d’autres choses en tête en ce moment. J’ai toujours cru que la musique était au centre de ses préoccupations, mais depuis qu’il a croisé la route de ce Yuki, il ne voit plus que par lui. 

 

- Mais vous continuez à répéter, tout de même ? 

 

- Oui, bien sûr… Maiko nous a même parlé du Pelshana. Il semblerait qu’elle soit en bonne voie pour nous y décrocher une soirée… Enfin, rien n’est sûr pour le moment, mais ce serait peut-être pour le dernier samedi du mois. 

 

- Dans ce cas, réservez-moi une place ! 

 

- D’accord, mais seulement si tu m’accordes un baiser. »

 

Sur ces entrefaites, Shuichi déboula dans la classe, tout essoufflé, précédant leur professeur de quelques secondes. Il adressa un salut à ses deux amis et courut s’asseoir à son pupitre.

 

OoOoOoOoOoO 

 

« Un concert de Bad Luck ? 

 

- Oui, c’est officiel ; nous allons jouer au Pelshana, c’est une salle assez réputée. Bien sûr, nous ne faisons que la première partie, mais c’est toujours mieux que le Hillside. Ça te dit ? Tu pourras juger sur pièce de nos progrès. »

 

Suguru réfléchit un court instant. Le concert tombait le 25 juillet, et il partait pour Kyoto le lundi 30,  premier jour des vacances.

 

« C’est d’accord, dit-il enfin. Et vous avez raison, je suis curieux de voir si vous avez continué à progresser. 

 

- Super ! Je peux passer te chercher si tu veux, et je… je te raccompagnerai après. Tu peux compter sur moi ».

 

Et cette fois, pas de connerie du genre de la dernière fois… ajouta mentalement le jeune homme. Ils discutèrent encore un petit moment avant de raccrocher. Tous les deux avaient du travail, en dépit de l’arrivée imminente des vacances, et voulaient en faire le plus possible afin de pouvoir  souffler un peu pendant la coupure.

 

Le samedi du concert, Hiroshi passa chercher Suguru en moto au pied de son immeuble. Il était encore tôt dans la soirée, car Shuichi et lui avaient à installer leur matériel. Sakura et Maiko étaient là aussi et donnaient un coup de main.

 

« Ah, Fujisaki, l’accueillit Sakura avec un sourire singulier. Nakano ne nous avait pas dit que tu viendrais aussi. C’est lui qui t’a accompagné ? Hum… Tu sais qu’il ne fait ça qu’avec les gens qui lui tapent dans l’œil ? »

 

Suguru devint écarlate et Hiroshi secoua la tête. L’idiote.

 

« Ne l’écoute pas, Fujisaki, elle raconte n’importe quoi. Comme elle sait qu’elle ne m’aura jamais, elle essaie de me griller devant tout le monde. 

 

- Ce n’est pas plutôt toi qui me cours après ? Vil obsédé ! »

 

Le guitariste lui fourra une brassée de fils en tous genres dans les bras.

 

« Va apporter ça à Shuichi au lieu de raconter n’importe quoi ! »

 

La jeune fille s’éloigna avec un petit rire. Nakano avait beau dire, elle commençait à voir clair dans son jeu. Il fallait dire aussi qu’il était mignon, ce petit bout de pianiste…

 

« Ne fais pas attention à ce qu’elle raconte, elle adore me chambrer en société, expliqua Hiroshi d’un ton qui se voulait détaché mais ne l’était pas complètement. Bon, on va répéter un peu pour régler le matériel. Tu es prêt, Shuichi ? »

 

OoOoOoOoOoO 

 

La moto roulait le long des rues presque désertes et Suguru, pressé contre le dos d’Hiroshi, fermait les yeux, les bras passés autour de sa taille. Minuit était passé mais l’air était encore lourd, chargé d’humidité, étouffant, et par la visière entrouverte de son casque le garçon sentait le parfum ambré du conducteur l’envelopper. Dans sa tête repassaient des images du concert.

 

Oui, ils ont progressé depuis la dernière fois. Ils ont un vrai potentiel, même s’ils manquent de technique. Shindo est fait pour le chant, et Nakano…

 

L’évocation du jeune homme en train de jouer, la chemise entrouverte, les cheveux retombant à-demi sur le visage, lui fit glisser un petit frisson le long du dos. Nakano attirait les regards sur scène, qu’il le veuille ou non. Et il présentait un bien beau spectacle…

 

Suguru ouvrit les yeux en sentant la moto ralentir, puis se ranger le long du trottoir. Hiroshi tourna la tête vers lui.

 

« Nous y sommes ! J’espère que tu as passé une bonne soirée ? »

 

Le garçon ôta son casque et le rendit à son propriétaire qui le passa à son bras.

 

« Oh oui, c’était très bien. Beaucoup mieux qu’au Hillside, même si je persiste à penser que monsieur Shindo n’est pas fait pour le synthé. 

 

- Tu pourrais nous composer quelque chose, puisque tu te prétends si doué, renvoya Hiroshi du tac au tac. Ça nous donnerait l’occasion de voir ce que tu vaux, puisqu’il paraît que tu as pris des leçons du grand Tohma Seguchi en personne ! »

 

Suguru, qui s’était écarté de quelques pas et fouillait son sac à dos, à la recherche de ses clés puisque le digicode ne fonctionnait pas depuis deux jours, ne répondit rien.

 

« Bon, heu… Bonne soirée, alors. 

 

- Monsieur Nakano ! s’écria l’adolescent.

 

- Oui ? Quoi ? 

 

- On… On m’a volé mon portefeuille ! » 

OoOoOoOoOoO 

 

C’est un Suguru complètement effondré qui quitta le commissariat aux alentours de 1 heure du matin. On ne lui avait pas seulement dérobé son portefeuille mais aussi son téléphone portable. Par chance, ses clés s’étaient trouvées coincées tout au fond du sac et le voleur n’avait pas réussi à les atteindre. Hiroshi lui passa un bras réconfortant autour des épaules.

 

« Allez, ça n’est pas la fin du monde. Il vaut mieux ça que tu te sois fait renverser par une voiture, pas vrai ? dit-il, s’efforçant d’être jovial.

 

- On m’a volé mes papiers, monsieur Nakano ! C’est tout de même assez grave, je trouve ! riposta sèchement le garçon en se dégageant. Je… je ne sais même pas à qui je dois m’adresser ! Et mon cousin et sa femme sont absents pour la semaine ! »

 

Depuis qu’il s’était aperçu de la disparition de ses papiers, Suguru était passé de l’affolement à la colère, puis au découragement. Il ne faisait nul doute que quelqu’un l’avait délesté de ses affaires durant le concert… Il y avait beaucoup de monde dans la salle, il n’avait rien senti et, pour tout avouer, il avait été focalisé sur tout autre chose que son sac à dos.

 

« Ne te fais pas tant de mauvais sang, je vais t’aider dans tes démarches. On ira lundi à la mairie pour tes papiers, de toutes manières on ne peut rien faire d’autre aujourd’hui, alors autant aller se coucher, tu ne crois pas ? 

 

- Mais lundi je pars pour Kyoto ! 

 

- Hé bien tu décaleras l’heure de ton départ. Allez, ne t’en fais pas. Je vais te raccompagner chez toi », déclara Hiroshi en ôtant l’antivol de sa moto. À ses côtés Suguru se taisait, le visage orageux.

 

« Tu préfères peut-être venir dormir chez moi ? 

 

- Quoi ?! » glapit le garçon, aussitôt tiré de son mutisme renfrogné, et tout aussi immédiatement sur la défensive. Passer la nuit chez Nakano, avec le passif qu’il affichait – et dont il semblait même se vanter ?

 

« Je vois bien que cette histoire t’a perturbé, et comme tu es tout seul, il vaudrait peut-être mieux que tu passes la nuit chez moi plutôt que rester enfermé chez toi à te faire le la bile. Qu’en dis-tu ? »

 

Bien évidemment, le jeune homme avait raison. Dans le même temps, Suguru redoutait ce qui pouvait se passer… le cas échéant.

 

« Tu sais, tu n’as rien à craindre, ajouta Hiroshi, devinant la raison des hésitations de son camarade. Je te le propose en tout bien tout honneur, et je n’ai pas un seul instant pensé à dormir autre part que sur le canapé. Alors ? 

 

- D’accord, acquiesça Suguru, tout à coup un peu fébrile. Mais… je n’ai rien pour me changer. 

 

- Je te prêterai des affaires. On y va ? J’ai sommeil, ce concert m’a tué ! »

 

Hiroshi occupait un petit appartement dans le quartier de Shinjuku, non loin de Dozen-Zaka où Suguru s’était égaré quelques mois auparavant. En dépit de l’heure tardive, une faune fêtarde et bigarrée s’attardait dans les nombreux bars et clubs aux enseignes tapageuses.

 

« Vous… vivez ici ? s’enquit Suguru, peu rassuré et presque collé à son guide.

 

- Oui. Je me sens bien ici. C’est parfois un peu bruyant, mais j’aime cette animation. Ici, les gens viennent se détendre après le travail. Cette ambiance me plaît… et puis, le loyer n’est pas très élevé », acheva-t-il en riant.

 

L’appartement du jeune homme se situait au troisième étage d’un vieil immeuble.

 

« Ne fais pas attention au désordre, déclara–t-il en ouvrant la porte. Je ne suis pas un maniaque du rangement ! »

 

Une petite boule de poils beige jaillit du couloir et s’accrocha à la jambe d’Hiroshi qui se pencha pour la ramasser.

 

« Fujisaki, voici la seule et unique femme de ma vie, Ikkyoku ! » dit-il en présentant une petite chatte à Suguru qui, sans hésiter, la gratta derrière les oreilles.

 

« Hé oui, voilà la terrible vérité : Hiroshi Nakano, la coqueluche de son lycée, n’est qu’un pauvre garçon qui vit seul avec son chat ! poursuivit-il avec bonne humeur. Je t’en prie, fais comme chez toi. Tu veux boire quelque chose avant de te coucher ? Un thé ? 

 

- Je veux bien un thé, merci », répondit Suguru qui sentait graduellement s’envoler sa méfiance. Il s’assit sur le canapé et Ikkyoku lui bondit aussitôt sur les genoux.

 

« Alors ? Que penses-tu de l’antre du loup-garou ? » questionna Hiroshi en déposant devant lui une tasse de thé fumant. Le jeune garçon tressaillit ; il ne s’était même pas aperçu qu’il avait laissé son esprit dériver, fatigué et éprouvé par son dernier coup du sort.

 

« Heu, c’est… c’est agréable… 

 

- Merci. J’aime cet endroit. Je… j’aimerais bien te jouer quelque chose, mais je ne pense pas que les voisins apprécieraient beaucoup, dit le lycéen en désignant une guitare acoustique avant de s’asseoir à son tour sur le canapé.

 

- J’aimerais beaucoup vous entendre. J’ai vraiment aimé la mélodie que vous avez composée et… j’ai même commencé à travailler sur un accompagnement au synthétiseur, avoua Suguru.

 

« C’est vrai ? s’enquit Hiroshi, étrangement heureux tout à coup. Je suis flatté. »

 

Ils discutèrent un petit moment tout en sirotant leur thé, puis le jeune homme changea rapidement ses draps et déplia le canapé.

 

« Voilà, tout est prêt ! Je ne sais pas toi, mais je tombe de sommeil, dit-il en bâillant.

 

- Oui, moi aussi. Merci, monsieur Nakano, euh… Je veux dire… Nakano. Enfin, vous avez compris, heu… bafouilla l’adolescent, gêné et un peu rouge.

 

- Oui, j’ai compris. Bon, je me couche. Je t’ai laissé des affaires sur le lit. Bonne nuit, Fujisaki. 

 

- Bonne nuit, N… Nakano. »

 

Le garçon passa dans la petite chambre. Comme il l’avait dit, Hiroshi avait laissé de quoi se changer sur le lit, et il se déshabilla et enfila un tee-shirt largement trop grand pour lui. Un très léger parfum ambré se dégageait du vêtement, et Suguru avait le cœur qui battait très fort en se mettant au lit, tout engourdi par un trouble étrange en dépit de sa fatigue. Il éteignit la lumière et rabattit le drap sur lui, mais il demeura un long moment les yeux ouverts, incapable de trouver le sommeil.  

OoOoOoOoOoO 

 

Habiter une rue festive présentait certes des inconvénients la nuit, mais le matin... Le matin, c'était l'Eden des marmottes. La rue ne se réveillait que vers midi, hormis quelques fêtards surpris par la nuit et qui rentraient chez eux aux premières lueurs du jour.


C'est cette même lueur qui tira Hiroshi de son merveilleux sommeil. Sa chambre avait des volets ne laissant rien filtrer mais dans le petit salon; les pauvres stores ne protégeaient pas de grand-chose. Le guitariste essaya de se rendormir, caché sous le drap mais c'était trop tard. Un peu grognon, il regarda autour de lui et se rappela pourquoi il dormait dans le salon. Comme électrocuté, il jaillit du lit et redonna au studio un aspect vivable. Oh, ça n'était pas tant que ça en désordre, car s'il était paresseux en cuisine, il était plutôt ordonné pour le rangement, mais la veille, Sakura, Maiko et son petit ami étaient venus et comme ils étaient partis en hâte pour le Pelshana, abandonnant les verres dans lesquels ils avaient bu et les boîtes vides de nouilles à emporter, tout traînait encore. Entre deux verres, il y avait un ordinateur portable fermé qu'il ouvrit. Il sélectionna plusieurs chansons et mit la musique doucement afin de ne pas déranger le dormeur.


Un peu grognon, il mit tout sur un plateau. La vaisselle sale finit dans l'évier et les cadavres de boîtes à la poubelle.


Machinalement il ouvrit le frigo, sortit la pâtée du chat et remplit la gamelle.


« Cette feignasse, elle dort encore ! »


Voyant l'occasion de se venger de maints réveils matinaux, Hiroshi souleva son drap d'un coup pour trouver sa chatte pelotonnée et encore endormie. Avec un petit cri de guerre, il se jeta sur elle et la câlina, histoire de l'énerver.

 

« Alors, tu rigoles moins, là ! » gloussa-t-il en plongeant la main dans la fourrure chaude.


Agacée, Ikkyoku quitta le lit et alla bouder au creux d'un pouf.


Hiroshi enleva le drap dans lequel il avait dormi et referma le canapé-lit, qu'il recouvrit de sa housse. Il tira de son jeans de la veille un paquet de cigarettes. Il alluma un bâton d'encens puis sa cigarette, qu'il fuma à la fenêtre, en fredonnant la chanson qui passait dans son PC.
Le titre changea. Out of the races, unton the tracks des Raptures. Il adorait le morceau. Il laissa tomber la cendre de la cigarette et se la colla à la bouche. Il mima les premières notes à la guitare. Il ôta vite la cigarette après avoir tiré dessus et la posa dans le cendrier, sur le rebord de la fenêtre.


« Get yourself together

Get yourself together

Shake shake shake shake shake

Shake shake shake

Shake shake shake

Shake, chanta-t-il. Hé ! Salut Fujisaki ! Je t'ai pas réveillé au moins ? » dit-il, enjoué et à présent face à Suguru.


Comme s'il n'était pas déjà assez ébouriffé, le jeune garçon en rajouta en secouant en rythme la tête de gauche à droite. En même temps il tournait sur lui-même en dansant et ne fut qu'à moitié surpris de voir Fujisaki sur le seuil de la chambre, le regardant, étonné et se demandant s'il rêvait encore.

Si la lumière avait réveillé Hiroshi, c'est l'habitude qui tira Suguru du sommeil. Il s'était même levé avant son hôte. Il avait alors collé son oreille à la porte mais aucun bruit ne lui était parvenu. Il avait entrouvert la porte de la chambre. Hirohi dormait encore. Le pianiste l'avait regardé quelques minutes, fasciné, parce que dans son sommeil, Nakano n'affichait pas ce sourire de séducteur; endormi, il semblait être en paix avec lui-même. Comme cela faisait un peu... étrange de regarder l'autre garçon à son insu, il retourna dans la chambre et attendit.


Inconsciemment, il étudia la chambre après avoir ouvert les volets. Petite, mais sobre et propre. Sur un pan de mur, des étagères pleines à craquer de livres s'étiraient. Il y avait même des étagères au-dessus du lit, et il avait cru en voir une dans le salon aussi. En regardant les ouvrages, Hiroshi semblait lire de tout : littérature classique japonaise et européenne, science-fiction anglophone, des mangas (et à en juger selon les titres, là aussi c'était hétéroclite : shojo, shonen et même yaoi et yuri, constata-t-il avec une petite moue). Il fut étourdi aussi par le nombre de livres de cours qui occupaient les étagères. C'était bien plus que les livres obligatoires. Enfin, quatre rayons étaient dédiés aux livres sur la musiques : partitions, biographies, méthodes. Il n'était que 7h30 mais la lumière inondait la pièce par l'immense fenêtre. Sur le troisième mur, une grande penderie laisser deviner une garde-robe conséquente.


Il soupira et se re-glissa dans les draps, feuilletant un livre de partitions. Même s'il avait eu du mal à s'endormir, il se sentait bien dans cette chambre.


La chambre d’Hiroshi, songea-t-il, une petite boule de chaleur au creux du ventre.


Bienheureux, il se rendormit jusqu'à 9h. Comme il semblait y avoir du bruit à côté il se leva, remit le livre à sa place et jeta un coup d'oeil : Hiroshi fumait à la fenêtre dos à lui, en ondulant sur la musique discrète que son ordinateur diffusait. Puis le morceau devint plus vif et Hiro lâcha sa cigarette et se démena comme le beau diable qu'il était.


À moitié débraillé, il venait de le saluer :


« Non... Bonjour m... Nakano, répondit Suguru en retour.


- Je suis du matin même si je dois avoir la tête d'un épouvantail, gloussa Hiro.


- Non... non c'est bon...


- Tu as bien dormi ? Tu veux un café ? Un thé ? Un jus de fruit ?


- Oui, oui j'ai bien dormi. Je voudrais bien un café s'il vous plaît. »


Suguru suivit Hiro du regard alors qu'il préparait le petit déjeuner.


« Installe-toi au salon, je te l'amène quand il est prêt. »


Docilement, Fujisaki obéit et n'eut pas longtemps à attendre son précieux breuvage qui lui remettrait les idées en place.


Tous les deux sirotaient en silence quand Hiroshi se leva d'un bon et revint avec des doriaki :


« Ils sont au haricot rouge, dit-il en présentant l'assiette de gâteaux un peu chauds à Suguru, qui en prit un en le remerciant. Ça te dirait qu'on passe l'après-midi ensemble ? Tu as fini tes valises ?


- Oui, je ne voulais pas les faire au dernier moment. »


Une chanson un peu latine commença. Hiroshi se leva et ondula dessus, toujours à l'aise en boxer et t-shirt, oubliant la discussion en cours.


«
To the beat of the rhythm of the night

Dance until the morning light

Forget about the worries on your mind

We can leave them all behind

To the beat of the rhythm of the night…

Oohh the rhythm of the night…

Forget about the worries on your mind

We can leave them all behind...

Oh lalalalala

Oh lala », fredonna-t-il.


Ce que Suguru n'avait pas vu venir, c'est qu'Hiroshi l'attira à lui et l'enlaça, un bras autour de sa taille fine et une main dans le dos et continua à danser lascivement.


«
Cuando sientes que el mundo

Está encima de tí

Y la vida te tienes como loca

Conozco un lugar

Donde podemos bailar, lui murmura-t-il en se penchant légèrement, ses longs cheveux chatouillant le cou fin du pianiste, pour finalement le faire tourner. And it is called Moulin Rouuuuuge. »


Porté par la musique et par le guitariste, Suguru fut soulagé quand la chanson se termina. Hiroshi le lâcha et reprit sa place.


« Je suis un peu foufou le matin, s'excusa Hiroshi. J'espère que tu ne vas pas m'en vouloir. C'est... presque maladif chez moi de séduire. Mets-le sur le compte de ce que tu veux... Enfance malheureuse, petit dernier d'une fratrie immense, satyre, qui sait ! gloussa-t-il. Tu veux peut-être te doucher ?


Euh... oui », répondit Fujisaki, troublé par l'engouement de l'autre garçon.


Le lycéen le mena à la salle de bains et sortit une serviette propre. Il lui laissa des sous-vêtements et un t-shirt de rechange. Comme ce dernier était plutôt moulant, Suguru ne flotterait pas dedans.


Après que les deux garçons eurent pris leur douche, l'exaltation d’Hiroshi était retombée.


Ces hausses d'euphorie, souvent suivies de déprime, n'étaient ni dues à une « enfance malheureuse » ni à une autre excuse farfelue. C'était son anniversaire la semaine d'après. Quitter la maison n'avait pas été aussi facile qu'il l'avait laissé paraître et y retourner était douloureux. Il y avait déjà eu cette soirée au théâtre et deux journées aussi rapprochées chez ses parents le tourmentaient. Les mêmes problèmes que d'habitude – l'université, la musique, la moto – allaient être abordés et cette année, Sakura serait à Izu et Shuichi... Qui sait où serait Shuichi ? On le voyait vraiment de moins en moins... alors il avait décidé de partir se consoler à Kyoto mais ça n'était pas pareil...  D'autre part, ses obligations de président des élèves l'obligeaient à revenir tôt. On lui avait laissé beaucoup de projets à étudier et il devait annoncer ses choix... Il y avait par ailleurs une compétitions d'athlétisme pour laquelle il devrait s'entraîner. Sans parler du travail à Hit Import. C'était l'occasion de se faire plus d'argent.


Hiroshi proposa un déjeuner en ville mais Suguru objecta :


« Hier soir, vous vouliez me jouer de la guitare. Il me semble qu'à cette heure-ci les voisins ne seront pas gênés. »


Hiroshi sourit et se leva prendre une guitare électro-acoustique noire.


« Quelque chose de doux pour commencer », dit-il en ajustant le capo sur le manche de la guitare après avoir vérifié l'accordement.


Il joua d'abord No Surprises et True love waits de Radiohead.


Hiroshi souriait et ne quittait pas Suguru du regard alors qu'il chantait :


« I'm not living

I'm just killing time

Your tiny hands

Your crazy kitten smile

Just don't leave...don't leaaave.»


Il poursuivit le morceau et quand il le termina, il se leva et prit une guitare électrique et entama l'introduction de Plug-in baby de Muse.


Il joua encore quelques morceaux et choisit la troisième - la dernière de disponible - guitare. Sur celle-là, il joua sans ambages la mélodie qu'il avait composée pour Suguru, en fredonnant, un brin rêveur.

Quand il reposa l'instrument, il re-proposa de sortir déjeuner. Suguru accepta.


Après un copieux déjeuner, Fujisaki, qui n'avait eu d'autre choix que celui d'accepter l'invitation, ils décidèrent d'un commun accord d'une petite promenade au parc. Hiroshi aurait volontiers prolongé le moment mais un coup de fil de son frère l'enleva à Suguru.


« Demain... je peux passer t'amener à la mairie puis à la gare si tu veux... 


- Non, non je ne veux pas vous déranger davantage, Nakano.


- Ça ne me dérange. Et puis si je fais ça... c'est pour mon karma !


- D'accord, alors. À demain.


- À demain ! »

OoOoOoOoOoO 

 

Le lendemain, ils ne se virent que brièvement. Hiroshi passa le prendre tôt, via la mairie. Après, il l'amena directement à la gare où ils se séparèrent, se souhaitant mutuellement de bonnes vacances.

La semaine s'écoula sombrement pour Hiroshi. Alors, pour tromper son ennui, il travaillait davantage à Hit Import. En plus, comme il serait absent la semaine suivante, cela compenserait.


Le jour de son anniversaire, lundi 6, il ne travaillait pas. C'était son premier jour officiel de congé. Il bulla toute la matinée.


Sakura fut la première à lui souhaiter son anniversaire. Non seulement elle l'avait appelé très tôt le matin, mais elle avait envoyé son cadeau d'Izu, pour qu'il arrive le lundi 6.


Le paquet était large et haut. Quand Hiroshi l'ouvrit, le carton était rempli de cheveux d'ange dorés. Il plongea la main dedans, à la recherche du cadeau et sourit lorsqu'il en sortit une boîte de préservatifs sur laquelle il y a avait le petit mot : « Même en été, sors couvert ! ». Il continua sa fouille et retira un paquet de bonbons, une boîte de patches pour arrêter de fumer, un bon de réduction pour des cup noodles végétariennes, un paquet de chewing-gum, de la pâte de haricot rouge au marron (sa saveur préférée), six barettes en forme d'étoiles, un tube de lubrifiant... à la fraise, un médiator, un bon manuscrit « Bon pour un bisou... sur la joue », un paquet de pockys à la fraise, une photo de Shu, Sakura et lui, un livre intitulé : Comment savoir que vous êtes amoureux ? Les signes qui ne trompent pas ! avec une dédicace à l'intérieur : « Qui sait, ça pourrait t'être utile un jour... à moins que tu en aies besoin tout de suite ». sans trop comprendre cette remarque, il poursuivit son exploration et du fond du paquet il extirpa le dix-neuvième cadeau : un album original des Doors !


Emu, il appela son amie et bavarda un petit moment avant d'aller chez son frère.


Yuji n'était pas chez lui, mais Hiroshi avait un double. Il feuilleta le livre qu'il avait avec lui et quand son aîné arriva, ils se changèrent pour le traditionnel kimono.


Sa mère les accueillit chaleureusement. Elle avait cuisiné les plats préférés de son cadet mais Hiroshi n'apprécia pas complètement le dîner. Toute la journée il avait attendu le coup de fil de Shuichi, mais rien.


Ça doit être ça être amoureux... songea-t-il un peu amer et se jurant ne jamais tomber dans les filets de quiconque.


Il prit le premier train pour Kyoto le lendemain.


Et si j'appelais Fujisaki ? se dit-il.
Bah... On se voit à Tokyo parce qu'il ne connaît personne. Ici, il doit avoir des amis... Et de toutes façons, on lui a volé son portable. Comment je le joindrai ?


Ainsi, il se rendit tout de suite chez ses amis et flirta avec Etsu, la soeur d'un de ses copains.


Le 7 août (ou 7 juillet selon le calendrier lunaire) était la nuit du Tanabata ou la Fête des étoiles. Les légendes variaient mais les protagonistes demeuraient une déesse tisserande et un bouvier. Pour son amour, la déesse quitta les Cieux et lui donna deux enfants. Mais les parents de la jeune fille la cherchèrent et la ramenèrent avec eux dans le monde céleste. Pour être sûrs que les deux amants restent séparés, ils créèrent une barrière infranchissable... la Voie Lactée. Touchés par la détresse de la déesse séparée de son mari et de ses enfants, les dieux leurs accordèrent une nuit par an pendant laquelle ils pourraient se retrouver. Cette nuit était le Tanabata.


Pour la soirée, garçons et filles avaient revêtu leur yukata.


Hiroshi et Etsu se promenaient dans les rues décorées de lampions et de plusieurs stands. La jeune fille, pressée contre lui, ne cessait de le peloter ou lui murmurer des choses coquines à l'oreille. Mais le garçon n'y faisait pas trop attention. Son regard errait parmi la foule, comme à la recherche de quelqu'un.


Soudain, il repoussa Etsu et fit un grand signe de main :


« Hé ! Fujisaki! »

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Doriaki : petit gâteau dont la pâte ressemble à celle des pancakes.

 

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