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CHAPITRE VI
« Bientôt les vacances ! Tu comptes t’éloigner un peu de Tokyo, Nakano ? »
Accoudée à son pupitre, Sakura levait vers Hiroshi un regard interrogateur. Le mois de juillet touchait presque à sa fin et bientôt tous les établissements scolaires et universitaires du Japon fermeraient pour un mois entier.
« Oui, je vais sans doute aller passer quelques jours à Kyoto chez des amis, pour le Tanabata. Ça me changera un peu d’ambiance… Ensuite, je ne sais pas. Et toi ?
- Quinze jours à Izu, entre copines. Qui sait ? Peut-être que je vais y rencontrer l’homme de ma vie ! » plaisanta-t-elle.
Hiroshi n’avait plus fait allusion à la conversation qu’ils avaient eue au parc Ueno. S’il était préoccupé, il ne le montrait pas et ne se départait plus de sa désinvolture habituelle.
« Comment ? Ce n’est donc pas moi l’homme de ta vie ? s’écria-t-il d’un ton faussement blessé en portant la main à son cœur d’un geste dramatique. Ah, cruelle et implacable beauté, tu ne cesses de fouler aux pieds mes sentiments !
- Au fait, vous comptez encore vous produire en concert ? Ce serait l’occasion idéale pendant ces congés, fit Sakura, imperturbable. Son camarade soupira. Depuis qu’il avait fait la connaissance d’Eiri Yuki, Shuichi paraissait vivre sur une autre planète. Son monde, tout à coup, ne gravitait plus qu’autour de l’écrivain à succès et ses relations avec ses amis en avaient quelque peu pâti.
« On n’en a pas vraiment discuté, tu sais bien que Shu a d’autres choses en tête en ce moment. J’ai toujours cru que la musique était au centre de ses préoccupations, mais depuis qu’il a croisé la route de ce Yuki, il ne voit plus que par lui.
- Mais vous continuez à répéter, tout de même ?
- Oui, bien sûr… Maiko nous a même parlé du Pelshana. Il semblerait qu’elle soit en bonne voie pour nous y décrocher une soirée… Enfin, rien n’est sûr pour le moment, mais ce serait peut-être pour le dernier samedi du mois.
- Dans ce cas, réservez-moi une place !
- D’accord, mais seulement si tu m’accordes un baiser. »
Sur ces entrefaites, Shuichi déboula dans la classe, tout essoufflé, précédant leur professeur de quelques secondes. Il adressa un salut à ses deux amis et courut s’asseoir à son pupitre.
OoOoOoOoOoO
« Un concert de Bad Luck ?
- Oui, c’est officiel ; nous allons jouer au Pelshana, c’est une salle assez réputée. Bien sûr, nous ne faisons que la première partie, mais c’est toujours mieux que le Hillside. Ça te dit ? Tu pourras juger sur pièce de nos progrès. »
Suguru réfléchit un court instant. Le concert tombait le 25 juillet, et il partait pour Kyoto le lundi 30, premier jour des vacances.
« C’est d’accord, dit-il enfin. Et vous avez raison, je suis curieux de voir si vous avez continué à progresser.
- Super ! Je peux passer te chercher si tu veux, et je… je te raccompagnerai après. Tu peux compter sur moi ».
Et cette fois, pas de connerie du genre de la dernière fois… ajouta mentalement le jeune homme. Ils discutèrent encore un petit moment avant de raccrocher. Tous les deux avaient du travail, en dépit de l’arrivée imminente des vacances, et voulaient en faire le plus possible afin de pouvoir souffler un peu pendant la coupure.
Le samedi du concert, Hiroshi passa chercher Suguru en moto au pied de son immeuble. Il était encore tôt dans la soirée, car Shuichi et lui avaient à installer leur matériel. Sakura et Maiko étaient là aussi et donnaient un coup de main.
« Ah, Fujisaki, l’accueillit Sakura avec un sourire singulier. Nakano ne nous avait pas dit que tu viendrais aussi. C’est lui qui t’a accompagné ? Hum… Tu sais qu’il ne fait ça qu’avec les gens qui lui tapent dans l’œil ? »
Suguru devint écarlate et Hiroshi secoua la tête. L’idiote.
« Ne l’écoute pas, Fujisaki, elle raconte n’importe quoi. Comme elle sait qu’elle ne m’aura jamais, elle essaie de me griller devant tout le monde.
- Ce n’est pas plutôt toi qui me cours après ? Vil obsédé ! »
Le guitariste lui fourra une brassée de fils en tous genres dans les bras.
« Va apporter ça à Shuichi au lieu de raconter n’importe quoi ! »
La jeune fille s’éloigna avec un petit rire. Nakano avait beau dire, elle commençait à voir clair dans son jeu. Il fallait dire aussi qu’il était mignon, ce petit bout de pianiste…
« Ne fais pas attention à ce qu’elle raconte, elle adore me chambrer en société, expliqua Hiroshi d’un ton qui se voulait détaché mais ne l’était pas complètement. Bon, on va répéter un peu pour régler le matériel. Tu es prêt, Shuichi ? »
OoOoOoOoOoO
La moto roulait le long des rues presque désertes et Suguru, pressé contre le dos d’Hiroshi, fermait les yeux, les bras passés autour de sa taille. Minuit était passé mais l’air était encore lourd, chargé d’humidité, étouffant, et par la visière entrouverte de son casque le garçon sentait le parfum ambré du conducteur l’envelopper. Dans sa tête repassaient des images du concert.
Oui, ils ont progressé depuis la dernière fois. Ils ont un vrai potentiel, même s’ils manquent de technique. Shindo est fait pour le chant, et Nakano…
L’évocation du jeune homme en train de jouer, la chemise entrouverte, les cheveux retombant à-demi sur le visage, lui fit glisser un petit frisson le long du dos. Nakano attirait les regards sur scène, qu’il le veuille ou non. Et il présentait un bien beau spectacle…
Suguru ouvrit les yeux en sentant la moto ralentir, puis se ranger le long du trottoir. Hiroshi tourna la tête vers lui.
« Nous y sommes ! J’espère que tu as passé une bonne soirée ? »
Le garçon ôta son casque et le rendit à son propriétaire qui le passa à son bras.
« Oh oui, c’était très bien. Beaucoup mieux qu’au Hillside, même si je persiste à penser que monsieur Shindo n’est pas fait pour le synthé.
- Tu pourrais nous composer quelque chose, puisque tu te prétends si doué, renvoya Hiroshi du tac au tac. Ça nous donnerait l’occasion de voir ce que tu vaux, puisqu’il paraît que tu as pris des leçons du grand Tohma Seguchi en personne ! »
Suguru, qui s’était écarté de quelques pas et fouillait son sac à dos, à la recherche de ses clés puisque le digicode ne fonctionnait pas depuis deux jours, ne répondit rien.
« Bon, heu… Bonne soirée, alors.
- Monsieur Nakano ! s’écria l’adolescent.
- Oui ? Quoi ?
- On… On m’a volé mon portefeuille ! » OoOoOoOoOoO
C’est un Suguru complètement effondré qui quitta le commissariat aux alentours de 1 heure du matin. On ne lui avait pas seulement dérobé son portefeuille mais aussi son téléphone portable. Par chance, ses clés s’étaient trouvées coincées tout au fond du sac et le voleur n’avait pas réussi à les atteindre. Hiroshi lui passa un bras réconfortant autour des épaules.
« Allez, ça n’est pas la fin du monde. Il vaut mieux ça que tu te sois fait renverser par une voiture, pas vrai ? dit-il, s’efforçant d’être jovial.
- On m’a volé mes papiers, monsieur Nakano ! C’est tout de même assez grave, je trouve ! riposta sèchement le garçon en se dégageant. Je… je ne sais même pas à qui je dois m’adresser ! Et mon cousin et sa femme sont absents pour la semaine ! »
Depuis qu’il s’était aperçu de la disparition de ses papiers, Suguru était passé de l’affolement à la colère, puis au découragement. Il ne faisait nul doute que quelqu’un l’avait délesté de ses affaires durant le concert… Il y avait beaucoup de monde dans la salle, il n’avait rien senti et, pour tout avouer, il avait été focalisé sur tout autre chose que son sac à dos.
« Ne te fais pas tant de mauvais sang, je vais t’aider dans tes démarches. On ira lundi à la mairie pour tes papiers, de toutes manières on ne peut rien faire d’autre aujourd’hui, alors autant aller se coucher, tu ne crois pas ?
- Mais lundi je pars pour Kyoto !
- Hé bien tu décaleras l’heure de ton départ. Allez, ne t’en fais pas. Je vais te raccompagner chez toi », déclara Hiroshi en ôtant l’antivol de sa moto. À ses côtés Suguru se taisait, le visage orageux.
« Tu préfères peut-être venir dormir chez moi ?
- Quoi ?! » glapit le garçon, aussitôt tiré de son mutisme renfrogné, et tout aussi immédiatement sur la défensive. Passer la nuit chez Nakano, avec le passif qu’il affichait – et dont il semblait même se vanter ?
« Je vois bien que cette histoire t’a perturbé, et comme tu es tout seul, il vaudrait peut-être mieux que tu passes la nuit chez moi plutôt que rester enfermé chez toi à te faire le la bile. Qu’en dis-tu ? »
Bien évidemment, le jeune homme avait raison. Dans le même temps, Suguru redoutait ce qui pouvait se passer… le cas échéant.
« Tu sais, tu n’as rien à craindre, ajouta Hiroshi, devinant la raison des hésitations de son camarade. Je te le propose en tout bien tout honneur, et je n’ai pas un seul instant pensé à dormir autre part que sur le canapé. Alors ?
- D’accord, acquiesça Suguru, tout à coup un peu fébrile. Mais… je n’ai rien pour me changer.
- Je te prêterai des affaires. On y va ? J’ai sommeil, ce concert m’a tué ! »
Hiroshi occupait un petit appartement dans le quartier de Shinjuku, non loin de Dozen-Zaka où Suguru s’était égaré quelques mois auparavant. En dépit de l’heure tardive, une faune fêtarde et bigarrée s’attardait dans les nombreux bars et clubs aux enseignes tapageuses.
« Vous… vivez ici ? s’enquit Suguru, peu rassuré et presque collé à son guide.
- Oui. Je me sens bien ici. C’est parfois un peu bruyant, mais j’aime cette animation. Ici, les gens viennent se détendre après le travail. Cette ambiance me plaît… et puis, le loyer n’est pas très élevé », acheva-t-il en riant.
L’appartement du jeune homme se situait au troisième étage d’un vieil immeuble.
« Ne fais pas attention au désordre, déclara–t-il en ouvrant la porte. Je ne suis pas un maniaque du rangement ! »
Une petite boule de poils beige jaillit du couloir et s’accrocha à la jambe d’Hiroshi qui se pencha pour la ramasser.
« Fujisaki, voici la seule et unique femme de ma vie, Ikkyoku ! » dit-il en présentant une petite chatte à Suguru qui, sans hésiter, la gratta derrière les oreilles.
« Hé oui, voilà la terrible vérité : Hiroshi Nakano, la coqueluche de son lycée, n’est qu’un pauvre garçon qui vit seul avec son chat ! poursuivit-il avec bonne humeur. Je t’en prie, fais comme chez toi. Tu veux boire quelque chose avant de te coucher ? Un thé ?
- Je veux bien un thé, merci », répondit Suguru qui sentait graduellement s’envoler sa méfiance. Il s’assit sur le canapé et Ikkyoku lui bondit aussitôt sur les genoux.
« Alors ? Que penses-tu de l’antre du loup-garou ? » questionna Hiroshi en déposant devant lui une tasse de thé fumant. Le jeune garçon tressaillit ; il ne s’était même pas aperçu qu’il avait laissé son esprit dériver, fatigué et éprouvé par son dernier coup du sort.
« Heu, c’est… c’est agréable…
- Merci. J’aime cet endroit. Je… j’aimerais bien te jouer quelque chose, mais je ne pense pas que les voisins apprécieraient beaucoup, dit le lycéen en désignant une guitare acoustique avant de s’asseoir à son tour sur le canapé.
- J’aimerais beaucoup vous entendre. J’ai vraiment aimé la mélodie que vous avez composée et… j’ai même commencé à travailler sur un accompagnement au synthétiseur, avoua Suguru.
« C’est vrai ? s’enquit Hiroshi, étrangement heureux tout à coup. Je suis flatté. »
Ils discutèrent un petit moment tout en sirotant leur thé, puis le jeune homme changea rapidement ses draps et déplia le canapé.
« Voilà, tout est prêt ! Je ne sais pas toi, mais je tombe de sommeil, dit-il en bâillant.
- Oui, moi aussi. Merci, monsieur Nakano, euh… Je veux dire… Nakano. Enfin, vous avez compris, heu… bafouilla l’adolescent, gêné et un peu rouge.
- Oui, j’ai compris. Bon, je me couche. Je t’ai laissé des affaires sur le lit. Bonne nuit, Fujisaki.
- Bonne nuit, N… Nakano. »
Le garçon passa dans la petite chambre. Comme il l’avait dit, Hiroshi avait laissé de quoi se changer sur le lit, et il se déshabilla et enfila un tee-shirt largement trop grand pour lui. Un très léger parfum ambré se dégageait du vêtement, et Suguru avait le cœur qui battait très fort en se mettant au lit, tout engourdi par un trouble étrange en dépit de sa fatigue. Il éteignit la lumière et rabattit le drap sur lui, mais il demeura un long moment les yeux ouverts, incapable de trouver le sommeil. OoOoOoOoOoO
Habiter une rue festive présentait certes des inconvénients la nuit, mais le matin... Le matin, c'était l'Eden des marmottes. La rue ne se réveillait que vers midi, hormis quelques fêtards surpris par la nuit et qui rentraient chez eux aux premières lueurs du jour.
« Alors, tu rigoles moins, là ! » gloussa-t-il en plongeant la main dans la fourrure chaude.
Get yourself together Shake shake shake shake shake Shake shake shake Shake shake shake Shake, chanta-t-il. Hé ! Salut Fujisaki ! Je t'ai pas réveillé au moins ? » dit-il, enjoué et à présent face à Suguru.
Dance until the morning light Forget about the worries on your mind We can leave them all behind To the beat of the rhythm of the night… Oohh the rhythm of the night… Forget about the worries on your mind We can leave them all behind... Oh lalalalala Oh lala », fredonna-t-il.
Está encima de tí Y la vida te tienes como loca Conozco un lugar Donde podemos bailar, lui murmura-t-il en se penchant légèrement, ses longs cheveux chatouillant le cou fin du pianiste, pour finalement le faire tourner. And it is called Moulin Rouuuuuge. »
I'm just killing time Your tiny hands Your crazy kitten smile Just don't leave...don't leaaave.»
OoOoOoOoOoO
Le lendemain, ils ne se
virent que brièvement. Hiroshi passa le prendre tôt, via la mairie. Après, il
l'amena directement à la gare où ils se séparèrent, se souhaitant mutuellement
de bonnes vacances.
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Doriaki : petit gâteau dont la pâte ressemble à celle des pancakes.
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