CHAPITRE VII

 

Ce matin-là, quand Suguru ouvrit les volets de sa chambre, le ciel était bleu et dégagé. La journée s’annonçait magnifique, et un petit sourire voleta sur ses lèvres. Aujourd’hui était le jour du Tanabata, et mieux valait qu’il fasse beau pour la fête.

 

Le garçon lança un coup d’œil distrait à son réveil : il était presque 9 heures. D’ordinaire il se levait beaucoup plus tôt, mais il était en vacances et, en cette première semaine de congés, il avait décidé de couper complètement avec les révisions. Il avait bien le temps de s’y remettre.

 

Suguru s’étira paresseusement et alla faire sa toilette. Il descendit ensuite à la cuisine, où un copieux petit déjeuner l’attendait.

 

C’était bon d’être de retour à la maison. Bien évidemment, l’adolescent appréciait son indépendance tokyoïte, mais pour tout dire sa famille et ses amis lui avaient manqué. Depuis qu’il était revenu à Kyoto, il avait revu ses anciens camarades de classe qui, eux, étaient toujours lycéens. C’était incroyable combien les choses avaient changé pour lui… Il ne le regrettait pas, mais… c’était tout de même agréable de se ressourcer.

 

« Bonjour, m’man », s’annonça-t-il en prenant place devant son petit déjeuner, l’eau à la bouche. Un vrai petit déjeuner, voilà qui le changeait des instantanés dont il avait pris l’habitude de se nourrir !

 

Tout en mangeant, il se prit à songer à Hiroshi. Celui-ci ne lui avait pas dit ce qu’il comptait faire de ses vacances. En y réfléchissant bien, d’ailleurs, le jeune homme ne lui avait jamais vraiment parlé lui. Oh, il connaissait tout de sa passion pour la musique, les films qu’il aimait, les livres qu’il affectionnait… mais il s’était toujours montré très évasif sur sa famille, et tout ce que Suguru savait à ce sujet, il le devait à cette rencontre fortuite au théâtre. Et encore, Nakano ne s’était même pas aperçu de sa présence, ce soir-là. À repenser à cette soirée, à l’air noble et élégant qu’avait le jeune homme dans son kimono, le garçon sentit une minuscule grenouille remuer soudain dans son estomac. Étrange comme quelqu’un pouvait posséder deux facettes si différentes… malheureusement, c’était celle qu’il appréciait le moins que Nakano laissait voir le plus souvent.

 

Son petit déjeuner achevé, Suguru gagna le salon et prit place devant le piano qui occupait tout un coin de la pièce. Il était ancien et venait d’Europe, et c’était sur ses touches polies, patinées par l’usage, qu’il avait appris à jouer. Sans même y penser, il laissa ses doigts voler au-dessus du clavier et joua la mélodie qu’avait composée Hiroshi à l’occasion de son anniversaire.

 

C’était cet aspect qu’il aimait chez le jeune homme, et non celui du dragueur de bas étage obnubilé par la gaudriole. Malheureusement, l’un n’allait pas sans l’autre.

 

« C’est très joli ce que tu joues, lui dit sa mère, interrompant sa rêverie. De qui est-ce ? 

 

- Oh, de… d’un ami. Tu sais, c’est lui qui a retrouvé Ritsu le jour où il s’est égaré dans le parc Ueno. Il est musicien, lui aussi. 

 

- C’est un de tes camarades de classe ? 

 

- Non, j’ai fait sa connaissance par hasard… totalement par hasard. »

 

Et je me demande jusqu’où ce hasard va nous conduire… Car, de gré ou de force, il semble toujours finir par nous remettre en présence.

 

OoOoOoOoOoO 

 

L’air était doux, délicieusement tempéré par une légère brise, et les étoiles brillaient dans le ciel dégagé. Tandis que ses parents et Ritsu déambulaient de leur côté le long des ruelles illuminées et joliment décorées du vieux quartier de Gion, Suguru était sorti avec quelques amis de son âge, et la conversation roulait sur sa vie estudiantine à Tokyo.

 

« … Tu vas souvent à Roppongi ? Il paraît que c’est drôlement chaud, là-bas ! 

 

- Non, je n’y suis jamais allé. Mais je n’ai pas beaucoup de temps libre, vous savez. La fac, c’est vraiment autre chose que le lycée. 

 

- Tu t’es fait des amis ? Ça ne doit pas être évident, vu que tu es le plus jeune. »

 

L’image d’Hiroshi traversa furtivement l’esprit du garçon. Il hocha la tête et ouvrit la bouche pour répondre, quand on l’interpella.

 

« Hé ! Fujisaki ! »

 

Suguru se retourna, et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Là, au milieu de la foule, revêtu d’un yukata bleu et gris, se tenait Hiroshi, et c’était lui qui l’avait appelé. Subitement, et inexplicablement, une véritable allégresse l’envahit.

 

« Nakano ! répondit-il avec enthousiasme. Que faites-vous ici ? »

 

Le jeune homme s’avança vers le petit groupe, et le sourire de Suguru vacilla légèrement à la vue de la jolie jeune fille qui l’accompagnait, mais il se reprit aussitôt.

 

« Bonsoir ! Si je m’attendais à te croiser ici ! Décidément, le destin ne semble pas prêt à nous laisser tranquille, pas vrai ? » déclara Hiroshi sans se rendre compte de rien et sincèrement réjoui par cette rencontre.

 

Les amis du jeune pianiste, trois garçons et deux filles, saluèrent les nouveaux arrivants d’un hochement poli de la tête.

 

« Je ne suis de passage à Kyoto que pour quelques jours, chez des amis. Voici Etsu, la sœur de l’ami chez qui je loge », présenta le guitariste. La jeune fille sourit et se serra contre lui.

 

« Je suis sa petite amie », rectifia-t-elle d’un ton mutin, et Hiroshi grimaça intérieurement. Il savait parfaitement que Suguru n’appréciait pas son côté volage. Il l’avait surpris en compagnie d’un garçon, et il était maintenant avec une fille. En effet, une ombre obscurcit le visage du jeune garçon.

 

« Vraiment ? Dans ce cas, nous allons vous laisser seuls tous les deux, je ne pense pas que vous ayez envie d’être dérangés, rétorqua-t-il avec froideur. Bonne soirée, m… Nakano, et amusez-vous bien. »

 

Il s’éloigna sans attendre de réponse, suivi par ses amis quelque peu décontenancés. Hiroshi le regarda s’éloigner, petite silhouette vêtue d’un yukata rouge et noir qui ne tarda pas à se perdre dans la foule.

 

« Hé ben, pas très sympa ce gosse, commenta Etsu. Il était jaloux ou quoi ? 

 

- Hein ? Mais non, il … il est juste un peu bizarre… répondit Hiroshi d’un ton désinvolte qui masquait à merveille son désarroi. Viens, continuons à nous promener. »

 

Était-ce vraiment de la jalousie qu’éprouvait Suguru ? Son attitude avait brutalement changé sitôt qu’Etsu s’était déclaré comme étant sa petite amie. Mais si le garçon était jaloux, c’était peut-être parce que…

 

Non, c’est impossible… Fujisaki… en pincerait pour moi ?

 

C’était tout bonnement ridicule. Suguru n’aimait pas les cavaleurs, il le lui avait dit, et son attitude n’était due qu’à cela.

 

Réprimant un soupir, Hiroshi reprit sa marche le long des rues en fête, le cœur étrangement lourd.

 

OoOoOoOoOoO 

 

« Hé, Fujisaki, mais qu’est-ce qui t’a pris de t’en aller comme ça ? 

 

- C’est vrai, on n’a même pas eu le temps de discuter avec eux ! »

 

Suguru avait ralenti le pas une fois qu’il avait estimé avoir placé une distance suffisante entre Hiroshi et lui. Les adolescents se trouvaient à présent dans une ruelle un peu moins populeuse, en retrait des festivités qui battaient leur plein non loin de là.

 

« Mais non, il valait mieux les laisser seuls. Je connais Nakano, il n’y a que le cul qui l’intéresse, alors on n’allait pas les déranger, dit-il d’un ton pincé.

 

- On dirait presque que tu es jaloux, Fujisaki, avança l’une de ses camarades. Tu as fait une drôle de tête quand cette fille a dit qu’elle était la copine de ton ami. »

 

Suguru haussa les épaules.

 

« Je ne risque pas d’être jaloux de quoi que ce soit ayant un rapport avec ce type. Ce n’est d’ailleurs pas la peine d’en parler davantage. »

 

Mais il avait beau adopter un ton détaché, il était complètement chamboulé. La réflexion de Rié l’avait atteint en plein cœur. Il était jaloux. La vue de cette fille s’accrocher à Nakano comme un koala à une branche d’eucalyptus l’avait rendu furieux. Tout comme il avait été hors de lui le soir où il avait surpris le guitariste en compagnie d’un autre garçon, le soir du premier concert. Ce n’était pas envers Nakano qu’était dirigée sa colère.

 

Mais alors, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose. Une seule épouvantable chose, que Suguru était bien incapable en cet instant d’accepter, mais grâce à laquelle il expliquait soudain ses frissons dans le dos, la douce chaleur qu’il avait dans le ventre quand il pensait au jeune homme, l’engourdissement étrange qu’il éprouvait à sa vue, et les sursauts de son cœur.

 

Il était amoureux d’Hiroshi Nakano.

 

« Bon, on va voir l’embrasement des mâts de bambou ? » proposa l’un des lycéens.

 

Il aimait Hiroshi. Il aimait un autre garçon. Et cette révélation venait de l’atteindre aussi brutalement qu’un coup en plein dans l’estomac et le laissait sans forces, anéanti.

 

« Fujisaki, qu’est-ce que tu fais ? Tu es bizarre, depuis tout à l’heure. 

 

- J’arrive… » fit le jeune garçon d’une voix éteinte. La fête n’avait subitement plus le moindre attrait. Il venait de prendre conscience qu’il était attiré par les garçons et en était effondré.

 

C’est impossible, je n’ai jamais rien ressenti pour un autre garçon ! Je n’ai jamais eu le béguin pour personne, je…

 

Oui mais, il trouvait Hiroshi séduisant. Quelques nuits auparavant, n’était-il pas allé jusqu’à l’épier pendant son sommeil ? Et quand il l’avait vu en kimono, lors de la soirée au théâtre, il l’avait trouvé beau. Sur le moment, il n’y avait vu qu’une réaction d’admiration normale… ou alors, s’en était-il persuadé ?

 

Complètement bouleversé, Suguru assista, sans y accorder la plus petite once d’attention, au spectacle de l’embrasement des mâts de bambous ornés de bandes de papier sur lesquelles des gens avaient inscrit leurs vœux, car en ce soir de Tanabata il venait de recevoir le plus grand choc de sa jeune existence : il était attiré par les garçons.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Il n’avait pas revu Hiroshi au cours des jours qui avaient suivi. Il était parvenu à dissimuler son trouble tout le restant de ses vacances à Kyoto, totalement déterminé à tirer un trait sur cette histoire : cette fois, il ne devait jamais revoir Nakano. Il ne pouvait pas se permettre de suivre la voie sur laquelle il se sentait dangereusement entraîné. Nakano n’était qu’un pervers, mais lui n’en était pas un, et allait tout mettre en œuvre afin de l’oublier – définitivement cette fois.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Cette soirée de Tanabata avait eu une saveur étrange. Un peu amère... Quelque chose d'imperceptible encore s'était cassé dans le coeur d'Hiroshi mais il ne l'avait que légèrement remarqué et mettait ça sur le compte de l'amitié.


Il l'avait regardé se noyer dans la foule. À quoi bon courir après ?


Etsu avait insisté pour qu'ils inscrivent chacun un voeu et le lycéen fut surpris de lire celui qu'il avait écrit sans réfléchir... « Tomber amoureux. »


Il gloussa intérieurement car cela contredisait ce qu'il avait pensé la veille !
 

OoOoOoOoOoO 

 

Son séjour à Kyoto s'écoula comme un mauvais rêve. Etsu, d'ordinaire tolérante, s'était montrée de plus en plus possessive. Ils avaient pour ainsi dire l'habitude de flirter quand Hiroshi venait à Kyoto mais rien n'avait été officialisé et du fait qu'elle s'était présentée comme sa petite amie, des tensions s'étaient créées. Si bien que Nakano repartit plus tôt de Kyoto pour profiter calmement de ses quelques jours de vacances avant de retourner au magasin à plein temps.


Son répondeur était blindé de messages de Shuichi, sans parler de sa boîte Internet !


Après le dîner chez ses parents, qui lui avaient offert... une voiture, il avait passé la nuit chez son frère aîné qui lui, lui avait offert quelque chose... d'insolite.


« C'est un grain de pop corn en forme de coeur ! avait expliqué Yuji


Dis que t'as pas de thunes, gloussa Hiroshi, amusé.


- Non, non, je suis sérieux. Regarde bien ! Il ressemble vraiment à un coeur ! »


« Pop corn » l'avait renvoyé à Suguru.


« Et j'en fais quoi de ce...pop corn ? Je le mange ?


- Surtout pas ! s'était écrié Yuji. Tu dois l'offrir à la personne que tu aimes.


- Je le garde même pas ?


- Non ! C'est pour quelqu'un de spécial et quand tu auras trouvé cette personne « spéciale », tu lui offriras.

- Tu te fiches de moi, onii-chan ? »


Yuji avait ri et avait parlé d'autres choses mais Hiroshi avait conservé la friandise. L'amour pouvait peut-être être comme du pop corn : un petit grain de maïs sec qui sous l'effet de la chaleur devenait une friandise... Après, c'était à nous de choisir si on le préférait sucré, salé ou avec du beurre...

Nakano, qui était allé récupérer sa chatte en pension chez son frère le temps de son absence, défit enfin sa valise chez lui et en sortit le grain de pop corn. Il le mit dans un petit sachet en plastique; c'était déjà un miracle qu'il ait survécu autant de jours, alors autant le conserver !


Les messages de Shuichi étaient géniaux et Hiroshi fut touché. Il avait expliqué qu'il était en vacances avec ses parents (« La galère ! Je ne peux pas voir Yukiiiiiii ») et avait repris « joyeux anniversaire » de douze façons différentes ! Les ressources de son ami le surprenaient toujours autant.

C'est pour ça que je l'aime... songea-t-il en tirant sur un joint qu'il venait de se rouler.


«
Aime »... Je suis donc capable d’ « aimer » ? Mais l'amitié et l'amour c'est pas pareil...


Il soupira et, le joint à la bouche, il prit sa guitare sèche et joua une mélodie nostalgique sans penser à quoi que ce soit. Aussitôt, il la nota sur son carnet. Il la rejoua et finit par s'endormir sur le fauteuil, Ikkyoku contre lui.
 

OoOoOoOoOoO 

 

Il avait essayé de ne pas penser à Suguru mais il trouvait son comportement singulier. En attendant, il était passé chez lui et avait – encore – laissé un petit mot :

 

« Comme le destin s'acharne à te faire perdre mon numéro de téléphone, le revoici. Appelle-moi quand tu rentres. »


La semaine passa vite. Il avait été au magasin de l'ouverture à la fermeture. C'était les vacances et trois vendeurs étaient absents. Le guitariste posa quand même une après-midi pour passer au lycée. Son école devait jouer une pièce de théâtre et il avait dû en choisir une et indiquer son choix au professeur principal. Ensuite, avec les autres membres du conseil des élèves ils avaient établi les frais (publicité, costumes, décors), les jours des auditions et un calendrier de répétitions. Hiroshi obtint de son frère sa présence en tant que directeur de casting et metteur en scène. L'adolescent était ravi de passer davantage de temps avec son aîné et ses conseils les aideraient.


Dès que Sakura fut de retour à Tokyo, il décida de lui parler à mots couverts du jeune pianiste :


« J'ai rencontré quelqu'un...


- Noooon ! T'es casé ???


- Non ! Dis pas n'importe quoi et laisse-moi finir.


- C'était trop beau...


- Bref... j'ai rencontré quelqu'un et à chaque fois que je le... la vois, je suis... en galante compagnie et ça la met dans un état pas possible. »


Déjà, Sakura ne croyait pas une seconde que c'était une fille mais elle n'insista pas. Pas encore...

 

« C'est-à-dire ? demanda-t-elle.


- Elle semble contente de me voir puis... elle devient furieuse. Faut dire que... que je l'ai embrassée de force. Pas de force non plus, c'était pas un viol mais... je lui ai volé un baiser et j'ai récolté une baffe magistrale et...


- Stop ! Raconte-moi tout dans l'ordre.


- Ok. J'ai rencontré ce... tte fille et je l'ai revue plusieurs fois. On est sortis ensemble une fois mais... juste “sortis.” Pas de sexe, pas de drague, rien. Puis je l'ai embrassée... pour plaisanter. Elle m'a giflé et boudé alors je lui ai écrit une chanson pour m'excuser et... on s'est revus. Elle a dormi à la maison mais seule. Elle dans ma chambre, moi sur le canapé. On est allés au parc et... on s'est revus à Kyoto mais... j'étais avec Etsu, tu sais la soeur d’Akio et elle est partie aussitôt et... et voilà. »


Sakura ne dit rien pendant un petit moment.


« Waou ! T'es amoureux !!!


- Dis pas n'importe quoi ! Je voudrais juste comprendre son comportement à elle.


- Tu écris une chanson pour une fille et tu ne l'aimes pas ?


- Bah c'est ma façon de m'exprimer. C'était pour m'excuser du baiser volé. Tu vois, il peut pas supporter mon côté... fille facile.


- Il ? Hiroshi Nakano !!! Tu parles de ce gosse, j'en suis sûre ! Tu l'as embrassé ! Mais t'es malade ! Il a 16 ans !


- 17, répliqua Hiroshi un peu sèchement.


- Hiro ! Tu parles vraiment de lui ???


- Oui, oui peut-être que je parle de lui... Ok. Je parle de lui mais je ne ressens rien, moi ! Je voudrais savoir pourquoi... pourquoi il a ces sautes d'humeur ! J'ai pas de comptes à lui rendre, tu comprends ?


- T'es mignon ! Hiro-chan est amoureux !


- Non... non, tu te méprends. J'aurais dû me taire.


- Si toi tu ne l'es pas, lui... Il l'est peut-être.


- Tous les garçons ne sont pas gays ou bi ! Lui... Il doit être vierge alors de là à dire que je lui plais...

- C'est débile ce que tu dis. Il peut être vierge et gay et amoureux. Je sais pas quoi te dire. Si effectivement tu ne ressens rien pour lui, dis-lui qu'il ne s'imagine pas des choses et tire un trait sur toi.


Hiroshi soupira en voyant l'heure qu'indiquait sa montre.


“Ma pause est finie. Je dois y retourner. »


Les deux adolescents se saluèrent et se séparèrent.

OoOoOoOoOoO 

 

Rien que pour se prouver à lui-même qu'il n'était pas amoureux, il sortit quelques soirs plus tard dans une de ses discothèques préférées, le Huitième Cercle.


Comme chaque soir, la boîte de nuit était bondée. Hiroshi se fraya un passage parmi la foule dense et accéda au premier étage.


Le Huitième Cercle était une discothèque gigantesque sur dix étages. Son propriétaire, féru de littérature classique européenne avait bâti son édifice sur le modèle du huitième cercle des Enfers de la Divine Comédie de Dante, et chacun des étages correspondait à une fosse : le premier étage correspondait à la fosse des séducteurs, le deuxième aux flatteurs adulateurs, le troisième aux simoniaques, etc.


Le rez-de-chaussée était gratuit mais l'accès à chaque étage était taxé et plus on montait, plus le prix augmentait. Hiroshi avait pu se payer une fois le quatrième étage, celui des sorciers et devins, et rêvait du dixième car à chaque étage, la décoration était particulière et relative à son thème. On racontait que le dernier étage abritait une collection époustouflante de tableaux de préraphaélites et si l'étage était attribué aux faussaires et charlatans, les oeuvres exposées y étaient bien vraies.


Mais ce soir, il se contenta de la « fosse des séducteurs ». Ceux qui y étaient n'étaient pas intéressés que par la musique. Les danseurs de ce niveau recherchaient de la compagnie et Nakano ne tarda pas à être abordé par un homme plus âgé que lui.


« Tu n'es pas un peu jeune pour être ici ? demanda l'inconnu en passant sa main dans les cheveux cuivrés.

- Emmène-moi ailleurs, alors », répondit Hiro, plein d'assurance et un sourire aux lèvres à... damner un saint.


Le guitariste se laissa conduire dans une petite loge et l'inconnu le déshabilla sans plus attendre. Il se cambra avec délice sous ses caresses coquines. Mais l'inattendu se produisit. Le visage sévère de Suguru se superposa à celui de son futur amant et Hiroshi le repoussa. Le lycéen venait de prendre de plein fouet son comportement libertin et en eut brusquement la nausée.


Bouleversé, il se rhabilla à la hâte mais l'autre n'était pas de cet avis.


« Lâche-moi, cracha Hiroshi. Mon père est juge, je n'hésiterai pas à porter plainte ! Et... je suis encore mineur ! »


L'inconnu le gratifia d'un « sale petite pute allumeuse » et quitta la loge.


Plutôt honteux, le lycéen rentra chez lui, se doucha et se coucha sans même prendre une dernière cigarette. Son univers s'était effondré et il se trouvait sans repères. Son libertinage n'avait été qu'un maigre palliatif à l'affection paternelle. C'était certainement pour ça qu'il se tournait vers des hommes parfois plus âgés que lui. De plus, le désir et la jouissance avaient toujours été des valeurs sûres. Les hommes ne mentaient pas quand ils jouissaient et leurs orgasmes étaient une preuve de sincérité, pas comme l'amour. L'amour était insaisissable et difficile à prouver. Toutes ces années, il avait eu besoin qu'on lui montre qu'on l'aime et c'était ses multiples partenaires qui s'en étaient chargés et l'avaient "rassuré". Mais ce soir, dans cette loge, tout avait volé en éclat et l'insupportable vérité l'avait submergé. Il bradait son corps pour protéger son coeur. Peut-être était-il temps de prendre des risques...


C'est aussi Shuichi qui avait fait accélérer le processus de réflexion. Blotti dans son lit, Hiroshi comprit sa rancoeur pour son ami. Il était jaloux que le chanteur ait quelqu'un qui l'aime et s'occupe de lui. Bon, sa relation avec l'écrivain semblait chaotique et à sens unique mais jamais il n'avait vu Shuichi aussi heureux.


Le coeur serré, Hiroshi se sentit plus seul que jamais et ne s'endormit que beaucoup plus tard dans la nuit.


Pourtant, un coup de fil le tira de son sommeil tourmenté.


Il regarda le réveil. 7h31.


S'il n'avait pas reconnu la sonnerie attribuée à son frère, il n'aurait pas répondu.


« Je suis en train de mourir, grogna-t-il, Alors sois bref.


- Papa vient d'être hospitalisé. Je suis avec maman à l'hôpital. »


Hiroshi se redressa d'un bond et prit l'adresse de l'hôpital. Il s'habilla rapidement et rejoignit son frère et sa mère.
 

OoOoOoOoOoO 

 

La décision ne fut pas bien longue à prendre. Une semaine après l'hospitalisation de son père, Hiroshi déménagea. Aucun des deux frères ne voulait laisser sa mère seule et le cadet avait cruellement besoin d'attention.


Ce ne fut pas la seule résolution que prit Hiroshi cette semaine-là. L'infarctus de son père, encore à l'hôpital, lui apparut comme l'occasion d'un nouveau départ. Le coeur brisé il s’observa dans le miroir et regarda sa nuque à présent dégagée.


Ça avait été difficile de se résoudre à se couper les cheveux mais ils n'en repousseraient que plus vigoureux.

Il tourna un peu le visage et caressa sa nuque nue. Il n'avait pas vu ses cheveux noirs depuis une éternité. Il se rappela avec un pincement au coeur quand son père avait vu ses cheveux teintés. Il avait été hors de lui et l'avait frappé. Il avait 15 ans. Sa mère s'était interposée et avait calmé son époux mais le dur regard paternel n'avait plus quitté le juge. Hiroshi était parti un an plus tard.


La première à s'en apercevoir fut sa mère. Elle lui expliqua que son père ne risquait plus rien et qu'il n'aurait pas dû se couper les cheveux pour... se déculpabiliser de quoi que se soit. Il n'était responsable de rien ! Le lycéen expliqua qu'il n'avait pas fait ça pour son père. Il s'en fichait. Il voulait un nouveau départ, il voulait se reconstruire ou plutôt, il voulait enfin assumer son côté « discret ». Et une allure moins provocante aiderait sûrement. Sa mère sourit et le rassura. Il était quelqu'un de bien et il aurait dû en parler avant de le faire. Elle, elle aimait ses longs cheveux cuivrés, ils lui manqueraient.


Au magasin aussi, ils furent surpris mais c'était Hiroshi le farfelu alors si ça lui plaisait comme ça...


Celui qui réagit avec le plus de colère fut Shuichi.


De retour au lycée, Shuichi et Sakura lui passèrent devant sans même l'apercevoir.


« Hé ! Vous ne dites plus bonjour ? » les interpella Hiroshi.


Les deux se retournèrent et le dévisagèrent.


« HIROOOO !!! TES CHEVEUX !!!! hurla Shuichi.


- Tu n'aimes pas ? roucoula le lycéen.


- NON !!!!!! Tes cheveux !!! pleurnicha le garçon dans les bras de Sakura.


- Il n'a pas tort, Nakano. Pourquoi tu as fait ça ?


- Je voulais changer.


- C'est vraiment tout ?


- Oui, c'est tout. Au fait, les auditions sont en fin de semaine pour la pièce. Ça me ferait plaisir que vous y alliez. Moi je suis obligé d'y participer alors autant le faire ensemble. Shu-chan, je dois te parler après les cours, ne pars pas tout de suite. »


La journée fut longue et beaucoup murmurèrent quant aux cheveux courts du président des élèves. Quand il était arrivé au lycée, ses cheveux longs et teintés avaient aussi beaucoup fait jaser et tous avaient été étonnés qu'on ne l'obligeât pas à les couper. Aujourd'hui, noirs et courts, ils faisaient encore plus parler d'eux.


À la fin de la journée, Hiroshi fit un bout de chemin avec Shuichi et lui annonça une terrible nouvelle :


« Shuichi, je suis désolé mais... c'est fini les Bad Luck. Je suis retourné vivre chez mes parents et... j'envisage Todai. Entre le boulot, le sport, le théâtre et le conseil des élèves je ne vais plus avoir de temps pour les répétitions. Je... je suis désolé. Trouve quelqu'un d'autre.


- Trouver quelqu'un d'autre ??? Mais c'est avec toi que je veux être, Hiro ! Comment je vais faire sans toi ?


- Passe une annonce.


- Hiro ! C'est toi mon ami ! C'est toi mon avenir. Sans toi, je réussirai jamais !


- Tu es doué pour le chant, tu n'as pas besoin de moi. Et... Et tu as Yuki !


- Hiro, gémit Shuichi, le coeur en miettes, Hiro ne me laisse pas...


- C'est trop tard, Shuichi. »


Le lycéen partit en courant. Il ne pouvait pas en dire davantage. Il se détestait d'avoir dit ça à Shuichi. Il se détestait de l'avoir abandonné. Mais pour son bien à lui, l'université était le meilleur avenir possible. Pour Shuichi aussi, et il le remercierait un jour.


Chez lui, dans sa grande chambre d'autrefois, il se sentit seul. Encore.

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Simoniaques : ceux qui ont vendu ou acheté des bénéfices, des faveurs. Simonie : la simonie est, pour les chrétiens, l’achat et la vente de biens spirituels, tout particulièrement d’une charge ecclésiastique. Elle doit son nom à un personnage des Actes des Apôtres, Simon le Magicien, qui voulut acheter à Saint Pierre son pouvoir de faire des miracles.

 

Les dix fosses du huitième cercle de l’Enfer selon la Divine Comédie de Dante :

1 – les séducteurs

2 – les flatteurs adulateurs

3 – les simoniaques

4 – les devins et sorciers

5 – les concussionnaires et prévaricateurs

6 – les hypocrites

7 – les voleurs

8 – les mauvais conseillers

9 – ceux qui par leurs opinions et les mauvais conseils ont divisé les hommes, les semeurs de trouble

10 – les charlatans et les faussaires.

 

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