CHAPITRE VIII

 

Suguru était rentré à Tokyo une semaine avant la fin des vacances afin de se remettre dans le bain, même s’il n’avait pas pour autant cessé de travailler les jours précédents. Il était même parvenu à dissimuler le trouble dans lequel il se trouvait plongé depuis qu’il avait pris conscience de l’attirance qu’il éprouvait pour Hiroshi.

 

Était-il possible qu’il soit réellement attiré par les garçons ? Il s’était pris, à quelques reprises, à observer des adolescents dans la rue pour savoir s’il les trouvait beaux, ou attirants… L’expérience n’avait guère été concluante, et s’imaginer en train d’embrasser l’un d’entre eux l’avait même vaguement écoeuré.

 

Et pourtant, quand je pense à Nakano, je sens une drôle de chaleur dans ma poitrine… Je ne comprends pas.

 

Car, même s’il trouvait plus agréable de regarder les jeunes filles que les garçons, nul membre du beau sexe ne parvenait non plus à faire battre son cœur de la manière que le faisait Hiroshi. Et, au bout du compte, il en revenait toujours à la même conclusion.

 

Il n’y a que Nakano qui m’attire. Alors je suis… amoureux ? Ou bien est-ce parce que lui et moi avons en commun l’amour de la musique ? Mais je ne supporte pas l’habitude qu’il a de coucher à tort et à travers, avec le ou la première venue. N’a-t-il donc pas de sentiments ? N’y a-t-il que le sexe qui compte pour lui ?

 

Ces paroles, Suguru se les était répétées des dizaines et des dizaines de fois. En dehors de la musique, ils étaient aussi différents que le jour et la nuit. Mais ne disait-on pas « les extrêmes s’attirent » ?

 

De toutes manières, je ne l’intéresse certainement pas. Et même si c’était le cas, ce serait juste le temps d’une nuit, puis il me jetterait le lendemain comme il doit le faire avec tous les autres. Et même encore, si c’était différent, je ne pourrais jamais avouer à ma famille que j’aime un garçon…

 

Il n’y avait donc pas la moindre solution à son problème, et mieux valait alors qu’il cesse définitivement de revoir Hiroshi.

 

À son retour de vacances, l’étudiant avait trouvé dans sa boîte aux lettres, en plus du courrier habituel, un petit mot sur lequel Hiroshi avait noté son numéro de téléphone. Il avait hésité à le conserver ; à quoi bon, puisqu’il avait décidé de ne plus le voir ?

 

Cependant, faute de poubelle, il avait fourré le morceau de papier dans la poche de sa veste et l’y avait oublié, occupé qu’il était à ranger ses affaires. Ce faisant, il avait sorti d’un sac les vêtements que lui avait prêté le lycéen la nuit où il avait dormi chez lui.

 

Je vais lui rendre ses affaires, et après ce sera terminé pour de bon.

 

C’est ainsi que, quelques jours après avoir regagné la capitale, Suguru rassembla son courage et se rendit à Hit Import. Nerveux, il poussa la porte de la boutique. Un vendeur, revêtu du tee-shirt noir et rouge que portaient les employés, le salua d’un « bonjour » enjoué, mais ce n’était pas Hiroshi. D’ailleurs, celui-ci ne paraissait pas être là. Après un court instant d’hésitation, Suguru se dirigea vers la caisse où était assis le patron, Dwight.

 

« Excusez-moi, je cherche Hiroshi Nakano, il n’est pas là ? » demanda-t-il. L’homme le dévisagea avec curiosité.

 

« Désolé, mais il ne travaille pas en ce moment. Il a pris quelques jours à titre exceptionnel, expliqua-t-il.

 

- Ah ? Heu… ça ne fait rien. Merci, et au revoir. »

 

Un peu songeur, Suguru quitta la boutique. Pour tout dire, il avait été certain de trouver le jeune homme au travail, et qu’il n’y ait pas été l’étonnait presque. Depuis qu’il l’avait rencontré dans le train, le destin semblait s’être toujours arrangé pour les mettre en présence, et que le hasard ait agi à nouveau, mais en sa défaveur cette fois… l’ennuyait.

 

Bah, après tout ce sont encore les vacances… Il a bien le droit de couper un peu, lui aussi. Je vais lui téléphoner.

 

Mais, une fois rentré chez lui, c’est avec consternation que le garçon s’aperçut que le morceau de papier sur lequel Hiroshi avait inscrit ses coordonnées était resté dans la poche de sa veste… qu’il avait mise à la machine le matin même.

 

« Merde ! » jura-t-il en extrayant de sa poche un agglomérat de pâte à papier durci et, bien évidemment, totalement illisible. Pas qu’un peu contrarié, il le jeta d’un geste irrité à la poubelle. En fin de compte, le petit mot s’était retrouvé là où il avait souhaité qu’il se retrouve… Mais alors, pourquoi était-il si mécontent ?

 

Maintenant je n’ai plus qu’à aller chez lui. Heureusement que je me souviens de l’endroit où il habite. J’irai demain, il est trop tard aujourd’hui.

 

Mais sa fin de journée s’en trouva singulièrement gâchée.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Le lendemain après-midi, après une courte errance, Suguru finit par se retrouver au pied de l’immeuble dans lequel habitait Hiroshi. Bien qu’il se soit un peu perdu, il avait fini par retrouver sa route et hésitait à présent sur le trottoir, nerveux. Il s’était montré assez désagréable avec le jeune homme quand ils s’étaient croisés lors du Tanabata, et il ne l’avait pas revu depuis pour s’excuser ou quoi que ce soit d’autre. Même si lui trouvait son emportement légitime, Nakano aurait toutes les raisons de le flanquer dehors…

 

Ceci dit, je suis là uniquement pour lui rendre ses affaires. Je les lui laisse et je repars.

 

Cette idée le décida à pousser la porte et gravir les escaliers jusqu’à l’appartement de son camarade. Curieusement, son nom ne se trouvait plus sur la petite plaque au-dessus du bouton de sonnette, mais Suguru le pressa néanmoins.

 

Pas de réponse. Il sonna à nouveau.

 

Il est peut-être sorti… S’il a pris quelques jours de congés, il ne se trouve peut-être pas à Tokyo…

 

Il attendit encore un court instant devant la porte close puis se résigna à s’en aller. Alors qu’il allait s’engager dans les escaliers, il entendit une porte claquer et se retourna, le cœur battant, mais il s’agissait d’une jeune femme, l’occupante de l’appartement voisin de celui d’Hiroshi, qui sortait, tenant un petit chien en laisse.

 

« Excusez-moi, mademoiselle, dit-il en revenant sur ses pas. Savez-vous si monsieur Nakano est ici en ce moment ? »

 

La jeune femme secoua la tête.

 

« Non, il a déménagé la semaine dernière. Je ne sais pas où il habite, maintenant. 

 

- Oh… fit Suguru, désagréablement surpris. Heu, je vous remercie… Au revoir. »

 

Cette fois, sa chance paraissait avoir définitivement tourné. Non seulement il ne parvenait pas à voir le jeune homme, mais il n’avait à présent même pas le moyen de le contacter. Au dépit se mêla soudain une vive tristesse. Avait-il trop tenté le destin ? Ils n’avaient cessé de se croiser jusqu’à maintenant, et la situation s’était subitement retournée.

 

Pourquoi Hiroshi avait-il déménagé ? Pourquoi ne lui avait-il pas laissé sa nouvelle adresse en même temps que son numéro ?

 

De toutes manières, j’ai perdu ses coordonnées. C’est sans doute mieux comme ça, mais… Mais il faut pourtant que je lui rende ses affaires…

 

Dépité et malgré tout un peu inquiet, le jeune garçon se rendit à l’université pour travailler le morceau qu’il devait présenter en public lors du festival de l’université, à la fin du mois de septembre. Suguru avait choisi Liebestraum (rêve d’amour) n°3, de Liszt, et s’il ne redoutait pas particulièrement l’exercice, il avait tout de même besoin de répéter.

 

Même pendant les vacances, la faculté et bon nombre d’établissements scolaires secondaires restaient ouverts. Suguru passa une bonne partie de l’après-midi à jouer, mais il avait l’esprit ailleurs. Le destin, ou le hasard, ou quel que soit son nom les avait toujours fait se rencontrer, Hiroshi et lui, alors pourquoi avait-il soudain le sentiment que tout était maintenant terminé ?

 

Il rentra chez lui assez déprimé. Il n’avait eu de cesse de se répéter qu’il ne voulait plus voir Nakano, mais… était-ce réellement ce qu’il souhaitait ?

 

Je sais ! Je vais aller au café où travaille Shindo ! C’est son meilleur ami, il saura certainement où est passé Nakano !

 

Il n’était pas encore trop tard et l’adolescent bondit dans le premier métro.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Il y avait du monde dans le café, mais Suguru n’eut pas grand mal à repérer la chevelure rose de l’aspirant chanteur au milieu des têtes des clients. Approchant du comptoir, il vit que Sakura se trouvait là elle aussi.

 

« Bonsoir, salua-t-il en s’asseyant sur le tabouret voisin de celui de la lycéenne.

 

- Oh, Fujisaki ! Ça faisait longtemps ! s’écria cette dernière avec un sourire.

 

- Oui, je n’étais pas à Tokyo au début du mois, et… après, j’étais très occupé. Vous… avez passé de bonnes vacances ?

 

Salut, Fujisaki », l’accueillit Shuichi sans entrain. Un peut étonné – et vexé – par un tel manque d’enthousiasme, Suguru fronça les sourcils, mais Sakura dit aussitôt :

 

« Ne te formalise pas, il est comme ça avec tout le monde en ce moment. Il faut dire aussi qu’il n’est pas très en forme. »

 

Suguru avait eu, par son cousin, de lointains échos de la vie privée du jeune homme qui entretenait une liaison avec le romancier à succès Eiri Yuki. Ladite liaison étant assez tumultueuse, il ne faisait nul doute qu’elle avait des répercussions sur l’humeur de Shindo. Cependant, vu qu’il n’était pas censé être au courant de l’histoire, le garçon garda le silence. Et d’ailleurs, cela ne l’intéressait pas.

 

« Hum, je… Sauriez-vous où je pourrais trouver Nakano ? J’ai perdu son numéro de téléphone, et on m’a dit qu’il avait déménagé. »

 

Sakura lui décocha un petit coup d’œil entendu. Intéressant… Mais Shuichi poussa un soupir à fendre l’âme.

 

« S’il te plaît, ne me parle pas de ce traître, Fujisaki. 

 

- Traître ? répéta l’adolescent, perplexe.

 

- Traître, oui, et lâcheur, faux-frère, égoïste ! Je ne veux plus entendre parler de lui ! 

 

- Calme-toi, Shuichi… » intervint Sakura. Suguru ne comprenait plus rien.

 

« Heu… Si l’un de vous voulait bien avoir la gentillesse de m’expliquer ce qui se passe ? »

 

Shuichi se retourna vers lui, les yeux embrasés par la colère, mais au fond desquels se lisait aussi une infinie tristesse.

 

« Il se passe que cet imbécile a décidé de laisser tomber la musique et d’arrêter Bad Luck ! » lança-t-il. Trop abasourdi pour répondre, Suguru se contenta de le dévisager avec stupéfaction.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Enfin propre et changé, Hiroshi ralluma son téléphone cellulaire. Il y avait un nouveau message.


« Nakano, tu ne devineras jamais qui te cherche... Fujisaki. À demain, Casanova... »


Hiroshi jura. Avec tous ces changements, il avait complètement oublié le pianiste. Oublié, non, car il lui avait laissé son numéro de téléphone de retour de Kyoto, mais il n'y avait plus trop pensé, soucieux des changements de ces derniers temps. Il regarda l'heure. Oui, il avait le temps de passer chez Fujisaki. Il sourit à cette initiative mais se rembrunit aussitôt à la vue de son reflet. Pourquoi était-il aussi impulsif ? Ça mettrait une éternité à repousser !


Le visage d'un autre garçon derrière lui le tira de sa rêverie.


« Tu viens, Nakano ? »


Kami ! Le lycéen avait oublié qu'il avait promis d'aller boire un verre avec les gars de l'équipe d'athlétisme.

Bah, j'irai voir Fujisaki plus tard.


Parmi les différentes disciplines d'athlétisme, Hiroshi avait une prédilection – et une aptitude – pour le saut en hauteur et s'il faisait régulièrement du sport depuis toujours, il n’avait rejoint l'équipe de saut qu'au lycée. Il avait particulièrement sympathisé avec Shigehato Iwaya et Kai Hoshino, deux joyeux lurons, fêtards à leurs heures perdues, et c'était avec eux qu'il alla prendre un verre avant de rentrer chez ses parents.


Cela faisait deux semaines à présent qu'il était retourné au domicile familial. Tout se passait bien puisque son père n'était pas là. Oh il y était resté quelques jours à sa sortie d'hôpital mais la coupe courte d'Hiroshi et son intention d'intégrer la prestigieuse université de Tokyo l'avaient ravi. Puis le sévère juge était parti pour Hokkaido dans leur résidence secondaire. L'air des montagnes et les sources chaudes ne pourraient que le reposer. Il fut convenu que son épouse le rejoigne les week-ends.

Le lendemain, Shuichi détourna le regard quand Hiroshi vint vers lui pour le saluer, il ne pardonnait toujours pas. Sakura qui attendait Hiroshi, lui sauta dessus.


« Alors ??? Tu l'as rappelé ?


- Qui ça ?


- Fujisaki ! Il avait l'air éploré hier !


- Ah ouais ? demanda Nakano, intéressé.


- Oui... Ça l'a ébranlé aussi quand on lui a dit que tu avais quitté le groupe.


- Tu ne vas pas t'y mettre ?


- Non, tu réaliseras par toi-même que tu te trompes. Idem pour Fujisaki...


- Je veux sortir avec personne, tu comprends ça ?


- Oui, je sais... Hiroshi Nakano se la joue Reine des Neiges, gloussa la lycéenne.


- Justement. Je suis prêt.


- Prêt à quoi ?


- Pas de sexe ni de cigarettes pendant un mois contre un vrai baiser avec toi...


- Tu déconnes...


- Non. Je fais le serment de ne coucher avec personne pendant trente et un jours. Et pas de cigarettes non plus. Mais tu as peut-être peur de perdre... »


L'adolescente réfléchit.


« Si tu couches avec quelqu'un ou fume une clope avant trente deux jours, tu es mon esclave pendant une semaine.


- Je suis déjà ton esclave, princesse.


- Bon... alors si tu perds, tu reviens dans les Bad Luck et laisse tomber Todai. »


Hiroshi serra la main de son amie :


« Vendu », répondit-il.


Hiroshi était malin et avait choisi avec attention les termes du pari. Il avait dit qu'il ne fumerait aucune cigarette et pouvait-on inclure... un narguilé dans ce terme-là ? Et non... Il ramait toute la journée mais le soir il se précipitait sur son narguilé pour avoir sa dose de nicotine. Il compensait aussi avec les gâteaux. Il était gourmand de nature mais palliait à son manque par des pockys (ressemblant vaguement à des cigarettes) et des chewing-gums.


Cela faisait deux semaines qu'il avait arrêté deux de ses vices favoris et il était à bout. Il avait pris six kilos – six !!! - et ne semblait pas aussi patient qu'avant. Sa désinvolture ne tenait-elle donc qu'à un ensemble de produits nocifs (acétone, plomb, ammoniac, mercure, arsenic, goudron et autres substances au nom rébarbatif et cancérigènes) ?


Heureusement, il était très occupé.


Les auditions avaient révélé Hiroshi et Sakura comme protagonistes. Shuichi n'avait pas voulu auditionner mais son amie avait réussi à le convaincre. Plus il passerait du temps avec Hiro, plus vite Hiro reviendrait à la raison. On allait d'abord prendre les mensurations des comédiens en herbe pour les costumes puis les répétitions commenceraient en octobre sous les directives de Yuji Nakano.

La rencontre en athlétisme contre les autres lycées tokyoïtes s'était bien déroulée. Ils avaient ramené deux coupes en sprint et en saut de haies et trois médailles en saut en hauteur, disque et javelot.

Mâchant son énième chewing-gum de la journée, le regard du garçon fut attiré par une affichette.


«
Tokyo National University of Fine Arts and Music fête le Shûbun no Hi

Grand concert le 22 septembre à 21 heures

Sogakudo Concert Hall »


Il lut le reste du programme : les étudiants de première année présentaient des morceaux individuellement.

Le 22 ? C'est demain ! Super, j'irai voir Fujisaki !

OoOoOoOoOoO 

 

De son côté, Suguru avait l'adresse des parents d’Hiroshi mais n'osait pas y aller. Non qu'il eut été effrayé par la présence parentale mais plus le temps passait, plus ses résolutions s'effilochaient. Et si Nakano était occupé, de son côté lui l'était aussi. Le 22 septembre approchait et il voulait être au top. Son cousin et son épouse viendraient l'écouter au concert organisé par l'université. Peut-être Hiroshi avait-il eu vent de la soirée et viendrait lui aussi.


Pourquoi je n'ai pas laissé mon nouveau numéro à ses amis ? se disait-il avant de se rappeler qu'il ne voulait plus voir le guitariste.


Alors, pour oublier Nakano, ou s'en rapprocher, il se plongeait dans le travail et jamais il n'avait aussi bien joué ce morceau. Lui-même vivait son
rêve d'amour.

OoOoOoOoOoO 

 

Le lendemain, Hiroshi fut horrifié. Pourquoi le sort s'acharnait-il contre lui ? Il aurait dû être au Sogakudo à écouter Suguru. Au lieu de ça il était bloqué dans un embouteillage et quand il arriva enfin, il était 20h59 et le steward refusa de le laisser entrer. En colère, il attendit à la porte.


Les musiciens défilaient les uns après les autres et le lycéen se sentait impuissant. Trente minutes plus tard, le steward revint et le pria de quitter les lieux sinon il avertirait la sécurité.


« Et bien, avertissez-la ! » avait défié le garçon.


Assis contre la porte, il entendait un pianiste. Encore un. Celui-ci avait choisi Liebestraum de Liszt. Il se laissa emporter par la musique romantique et ferma les yeux le temps du morceau. Pourquoi se sentait-il nostalgique ?


Le steward le tira de sa rêverie.


« Monsieur, c'est la dernière fois que je vous le dis. Partez immédiatement. »


Il y avait deux hommes baraqués à ses côtés.


Le pianiste termina son morceau et un tonnerre d'applaudissements retentit.


« Je m'en vais mais... sachez que vous venez de briser mon coeur. Ma fiancée... ma fiancée jouait pour la première fois en public. »


Malgré sa tirade quelque peu théâtrale, il quitta l'auditorium le coeur serré. Suguru était de l'autre côté et ils ne se verraient pas.


Quand il rentra chez lui, sa mère était au salon, en train de corriger des copies.


« Bonsoir, lança-t-il en se déchaussant dans le hall.


- Oh, tu es rentré. Hiro-chan, ça va ? demanda sa mère devant la mine un peu défaite de son fils.


- Pas trop. Je... je devais aller écouter un ami et... je suis arrivé à 20h59, une minute avant la pseudo-fermeture des portes et ils ne m'ont pas laissé entrer. J'ai attendu devant la porte mais la sécurité m'a renvoyé.


- Ton ami ne t'en voudra pas. Tu lui expliqueras.


- Mouais... »


Si au moins je pouvais le joindre...


La mère et le fils bavardèrent derrière une tasse de thé puis Hiroshi se retira.


Il s'était douché puis couché. En fond, les Platters le berçaient. Il était bien ici au final. Il avait retrouvé la chaleur maternelle et l'ombre paternelle était à des kilomètres de là. Mais que se passerait-il quand son père reviendrait ? Il repartirait sûrement. La situation était provisoire de toutes façons. En tout cas, ça arrivait à point nommé. Ikkyoku aussi était ravie. Elle avait un véritable royaume. Elle passait de longues après-midi au bord du bassin de leur jardin. Un jour elle arriverait à attraper une carpe ! Du moins l'espérait-elle.


Ici, le lycéen n'avait que sa guitare sèche. Les deux autres étaient chez Yuji. Shuichi lui manquait. Ils ne se parlaient plus depuis presque un mois. C'était une bonne chose qu'il ait auditionné pour la pièce ; au moins se verraient-ils en dehors des cours.


Le lendemain matin, Hiroshi prévint sa mère qu'il dormirait chez Yuji. S'il avait su qui viendrait lui rendre visite le soir, il serait rentré chez lui.


À 18 heures, on sonna chez les Nakano. C'était un frêle garçon aux cheveux noirs comme la nuit qui se présenta comme un ami d'Hiroshi.


« Il ne rentre pas ce soir, il passe la nuit chez son frère aîné. Mais entrez, je serais enchantée de faire votre connaissance. »


Suguru hésita puis suivit l'hôtesse.


Ils prirent le thé avec les pâtisseries que Suguru avait amené.


« Je suis à la Tokyo National University of Fine Arts and Music. Hier soir nous avions une représentation, expliqua l'adolescent.


- Oh, c'était vous qui jouiez au Sogakudo ? Hiroshi était déçu de ne pas pouvoir rentrer. Tout de même, à une minute près, ils auraient pu le laisser s'installer.


- Il est venu ? s'empressa de demander le pianiste.


-Oui, mais à 20h59 et il est resté dehors plus d'une demi-heure. Ce sont les agents de sécurité qui l'ont contraint à partir. »


Le jeune garçon paraissait déçu. La même force qui les avait rapprochés les éloignait à présent. C'était évident. Fujisaki se leva.


« Je vais vous laisser, madame Nakano. Il se fait tard et je ne veux pas vous importuner plus longtemps.

- Vous êtes charmant, monsieur Fujisaki. N'hésitez pas à revenir. Hiroshi sera là demain. »


Un petit sourire triste s'esquissa mais disparut. Demain... demain aussi il y aurait quelque chose qui les séparerait. Il remercia l'hôtesse puis la salua. Quand il sortit, il faisait nuit et il se hâta de rentrer. Il serra contre lui le paquet qu'il n'avait pas rendu. Il verrait Hiroshi, coûte que coûte !
 

OoOoOoOoOoO 

 

La semaine s'étira, renforçant les couleurs automnales. Or, grenat, bronze, les arbres resplendissaient.

Hiroshi pestait d'avoir encore raté Suguru. Il n'était pas revenu le lendemain, ni le jour d'après. Et la semaine était passée. Il lui restait encore une semaine sans fumer. Il en était à cocher les jours tellement le tabac lui manquait.


Alors qu'il se promenait sur les longues avenues, une averse éclata et il décida de rentrer en bus. Justement, celui qui l'intéressait venait d'arriver à son arrêt. Il courut pour l'avoir mais il démarra sous son nez. À la fenêtre, un garçon rêvassait, le regard perdu. Hiroshi essaya d'attirer son attention avec de grands gestes. L'autre le regarda alors que le bus s'éloignait.

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Shûbun no Hi : équinoxe d’automne.

 

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