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CHAPITRE III
DIMANCHE 28 JANVIER
Je crois bien que le sort s’acharne sur moi.
La journée avait pourtant merveilleusement commencé. Ryûichi m’avait donné rendez-vous à 10 heures au pied de N-G Productions. Comme je ne voulais pas être en retard, je suis arrivé un peu en avance… à 9h15, en fait, et encore ! Si je m’étais écouté, j’aurais été là-bas à 8 heures. Pour tuer le temps, j’ai pensé à toutes les choses que nous allions faire dès ce soir, Ryûichi et moi. J’y ai si bien pensé que je n’ai pas vu le temps passer, en fait, mais quand Noriko est arrivée, au volant d’un van de location, j’étais passablement… excité…
Enfin, bref, j’ai déposé mes affaires dans la voiture, sous le regard quelque peu soupçonneux de Saki. Je crois bien qu’elle se demandait encore si je m’étais teint les cheveux ou non… Ah, les gosses !
Ryûichi n’étais pas avec elles, mais il est arrivé peu de temps après, portant un gros sac et tout essoufflé. Les joues roses (mais d’un rose délicat, vous voyez ce que je veux dire ?), les cheveux en bataille, plus sexy et délicieux que jamais.
Il s’est excusé de son retard (très relatif, si vous voulez mon avis) et a expliqué que Kumagorô ne retrouvait plus son bonnet. Ce faisant, il a tiré de son blouson le lapin rose et, effectivement, celui-ci portait un ensemble en polaire blanc du plus bel effet.
Nous étions à présent au complet, et je me demandais ce que nous attendions pour partir. Comme j’ouvrais la bouche pour poser la question, Noriko a déclaré :
« Ah, enfin ! Il arrive. »
Il arrive ? Mais de qui… Et soudain, je me suis rappelé. L’éventuelle cinquième personne. J’en avais déduit qu’il devait s’agir d’une amie de Noriko, mais là… Tout à coup, j’ai senti le monde s’écrouler tout autour de moi. Il ne pouvait s’agir que d’une seule personne.
« Tôma Seguchi ! ai-je crié, paniqué. Tôma vient avec nous ?! »
Alors là, le rêve venait de virer au cauchemar. Pour être tout à fait franc, mon beau-frère me terrifie. Je sais pourtant qu’il aime profondément Mika et idolâtre Eiri, et c’est justement là le problème. Ce type est manifestement prêt à TOUT pour défendre les personnes qui lui sont chères, et s’il vient à s’aviser que j’ai des vues sur son chanteur…
« Mais non, c’est pas Tôma, a répondu Ryûichi. Il est à New York depuis deux jours. C’est… » Et il a désigné quelqu’un dans mon dos.
Petit, rouge comme une pivoine, des cheveux noirs en pétard, et soufflant comme un bœuf en traînant un sac presque plus gros que lui ; voilà ce que j’ai vu en me retournant, et il ne m’a pas fallu longtemps pour identifier…
« Suguru ! a lancé Noriko en lui adressant de grands gestes. Nous n’attendions plus que toi pour partir ! »
Suguru Fujisaki, clavier de Bad Luck, et accessoirement cousin de Tôma Seguchi. Je n’irais pas jusqu’à dire que je le connais bien, mais les rares fois où je l’ai rencontré m’ont laissé l’impression d’un petit mec râleur et prétentieux, aussi ennuyeux qu’un dimanche de pluie. Un joyeux drille, quoi ! Mais pourquoi Diable l’a-t-on invité ?
Fujisaki a salué tout le monde (me gratifiant au passage d’un hochement de tête assez froid), a déposé son sac dans le van, et nous voilà partis !
Le trajet jusqu’à la station de sports d’hiver de Yakebitaiyama a duré près de trois heures trente, en tenant compte de la pause déjeuner de midi. Je m’étais tout naturellement assis à droite afin de pouvoir admirer (me repaître, me rassasier) à loisir du divin profil de Ryûichi Sakuma, tandis que la petite Saki visionnait un dessin animé sur un lecteur de DVD portable et Fujisaki bouquinait un gros pavé de livre écrit en anglais ; j’imagine que, d’une manière ou d’une autre, il a envie de se faire mousser.
Pas de chance, Ryûichi parle anglais couramment !
Enfin, j’ai pu mettre à profit ces trois heures et demie pour fantasmer librement sur les six jours à venir… et plus particulièrement les nuits ! OoOoOoOoOoO Yakebitaiyama est une station de ski moderne et conviviale, et le Prince Hôtel véritablement immense. Bâti tout en longueur, blanc et élégant, il m’a fait songer à un paquebot de croisière. Noriko nous a dit qu’elle y était déjà venue avec son mari, et qu’il était « très bien ». Je veux parler de l’hôtel, bien sûr ! Tandis que nous sortions nos affaires de la voiture, elle nous a énuméré tous les services proposés et, Kami, je ne savais pas que les Nittle Grasper avaient un contrat avec la chaîne hôtelière Prince ? Fujisaki l’écoutait religieusement, le petit bêcheur.
Malheureusement, j’aurais dû en faire autant. J’aurais au moins été préparé à recevoir la tuile gigantesque qui s’est abattue sur ma pauvre tête. Car, tenez-vous bien, arrivés devant la porte 525, Noriko m’a avisé avec son enthousiasme habituel qu’il s’agissait de la chambre que j’allais partager avec… Fujisaki.
À cet instant-là, j’ai eu l’impression d’être frappé par la foudre.
Pourquoi ? Mais pourquoi ? Quelle déité malveillante ai-je bien pu offenser pour mériter cela ? Une semaine de vacances à la neige avec Ryûichi Sakuma, mon idole, mon Dieu, l’homme le plus sexy de la Terre, et il faut que je fasse chambre commune avec FUJISAKI ? Ce gosse mal embouché, ce petit prétentiard, cette crevette ?! À ce niveau-là, ce n’est même plus une punition mais de la torture. De la cruauté gratuite.
J’étais dans un tel état de choc que je n’ai rien trouvé à répondre. Noriko m’a tendu la clé, une carte en plastique argenté, et s’en est allée dans sa propre chambre, en compagnie de Saki et de Ryûichi qui, en s’éloignant, a agité Kumagorô dans ma direction.
Bien faible consolation, mais au moins il a pensé à moi. Ce petit geste a mis du baume sur mon cœur endolori.
J’écris ces lignes alors que Fujisaki est dans la salle de bains. Dire que ce pourrait être mon Ryûichi adoré à sa place, nu sous la douche, séparé de moi par un mince panneau de bois… Les gouttes d’eau roulent sur sa peau, épousant les lignes de son corps parfait… Mouillés, ses cheveux sont presque noirs, et il les écarte de devant ses yeux d’un geste lent, renversant dans le même temps la tête en arrière pour offrir sa gorge parfaite à la caresse de l’eau chaude…
Voilà ce qui devrait m’attendre à côté, et non la maigre carcasse de ce gamin qu’on croirait sorti tout droit du CM2 ! Imaginer la même chose avec… Non, c’est par trop épouvantable. Ma santé mentale ne résisterait pas à pareille évocation.
Je ne peux donc que rêver de Ryûichi en attendant de le revoir demain… Mais, Kami, ce n’est pas ainsi que j’avais imaginé ma première nuit ici !
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