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CHAPITRE V
MARDI 30 JANVIER
Mon supplice ne prendra-t-il donc jamais fin ?
Je savais en me levant que la journée ne serait pas terrible ; du moins, toute la partie ski. Moi qui avais imaginé, avant de venir ici, passer de longues heures en compagnie de Ryûichi (je sais ce que vous allez penser, mais non : simplement à skier ensemble, en tout bien, tout honneur ! Je ne parle pas d’après), ai dû me coltiner Fujisaki toute la matinée. Toute la matinée ! Et, croyez-moi, ce type est loin d’être un cadeau.
Shûichi étant du genre pleurnichard, j’ai toujours cru qu’il exagérait quand il parlait de son claviériste. Sans arrêt des « Fujisaki par ci, Fujisaki par là », avec des airs de persécuté, si bien que j’étais prêt à laisser au dit Fujisaki le bénéfice du doute (bien qu’il soit apparenté à Tôma Seguchi et que, les rares fois où je l’ai rencontré, j’ai trouvé qu’il avait une tête à claques).
J’aurais mieux fait de l’écouter.
Honnêtement, je n’avais encore jamais rencontré personne d’aussi imbuvable. Je veux dire, mon frère est loin d’être d’un abord facile, et il peut se montrer franchement désagréable, mais au fond de lui il a bon cœur, et quand il était plus jeune il était très gentil. Fujisaki EST jeune, et déjà plus revêche qu’une surveillante d’internat. Vu la tête qu’il tirait ce matin, dans la navette qui nous conduisait aux pistes, il y avait vraiment de quoi se demander pourquoi il avait accepté cette invitation à la montagne. Ce n’était tout de même pas à cause de moi qu’il faisait une bobine pareille ?! Je sais bien que je ne l’ai pas franchement accueilli avec des fleurs, dimanche… et que j’ai du mal à cacher l’exaspération qu’il m’inspire, mais bon ! Il a mon âge, ce n’est plus un gamin, qu’il agisse en adulte, enfin !
Bref, Noriko et Ryûichi ayant décidé de partir surfer ensemble, Fujisaki et moi nous sommes retrouvés en tête-à-tête sur les pistes. Et, comme ni lui ni moi ne connaissions le coin, nous avons bien été contraints de le rester toute la matinée. Je ne vais pas mentir et dire que nous avons fini par devenir les meilleurs amis du monde, oh non ! La vérité est que nous n’avons pas cessé de nous envoyer des vannes.
À ma décharge, c’est lui qui a ouvert les hostilités en se plaignant de ce que j’avais choisi une piste trop difficile. Je lui ai dit que, s’il n’était pas content, il n’avait qu’à skier tout seul et qu’au moins je serais débarrassé de sa déplaisante présence. Je crois bien qu’il n’a pas aimé cette dernière réflexion… Il a répondu qu’il ne serait jamais venu ici s’il avait su qu’un « pervers dans mon genre » devait y être aussi et, à partir de là, a débuté un échange d’amabilités choisies. Toutefois, autant il est facile et amusant de chambrer Shûichi, qui est d’aimable disposition, autant Fujisaki est une véritable épine ; nous sommes néanmoins restés ensemble, de peur de nous perdre.
À midi, cependant, le marmot s’est soudain calmé et a proposé une trêve, le temps d’aller déjeuner dans un restaurant d’altitude. J’avoue que j’avais l’estomac dans les talons aussi ai-je accepté sans hésiter ; et puis, de temps en temps, il faut se montrer conciliant, pas vrai ?
Il y avait beaucoup de monde dans le restaurant. C’est alors que, tandis que nous faisions la queue à la caisse, j’ai réalisé avec horreur que j’avais oublié mon portefeuille à l’hôtel.
Méga tuile. Comme nous avons des forfaits à la semaine, je ne me suis pas inquiété de savoir si j’avais de l’argent ou non sur moi… Et là, au moment de payer, pas un Yen !
Que faire ? Je n’allais pas tout à coup quitter la file sous le prétexte que je commençais un régime ? En plus, j’avais une dalle monstre. Je n’ai pas eu d’autre choix que de… demander à Fujisaki de me prêter de l’argent. Il n’a d’ailleurs rien dit quand je lui fait la demande, après lui avoir expliqué la situation, mais son petit sourire narquois en a dit bien plus long que tout ce qu’il aurait pu répondre.
Petite enflure.
Pendant que nous déjeunions, Fujisaki a reçu un coup de fil de Noriko nous informant que Ryûichi, Saki et elle avaient décidé de passer l’après-midi à la patinoire, et elle voulait savoir si nous souhaitions les rejoindre. Et comment ! Tout plutôt qu’un après-midi à échanger des vacheries avec Fujisaki ! Nous avons donc rapidement regagné la station. OoOoOoOoOoO Yakebitaiyama dispose, pendant la saison hivernale, d’une petite patinoire en plein air. Quand Fujisaki et moi sommes arrivés, Noriko et Saki y évoluaient déjà sous l’œil de Ryûichi, accoudé à la barrière, Kumagorô assis à côté de lui. À peine nous a-t-il vus qu’il s’est précipité sur nous (ah, il m’a même pris la main… la main !) et nous a entraînés vers la cabane de location de patins.
Il n’y avait pas beaucoup de patineurs en ce début d’après-midi, et je dois dire que j’ai passé les plus belles heures depuis le début du séjour. Premièrement, j’ai pris le prétexte ne pas savoir très bien patiner pour ne pas lâcher le bras de Ryûichi de toute la séance (je crois bien qu’après ça, j’aurais pu mourir sans regrets) ; deuxièmement… j’ai pu savourer le spectacle de Fujisaki en perdition sur ses patins. Il ne sait pas en faire ! Il n’a pas arrêté de se vautrer ! Il était tout bonnement RIDICULE ! J’avoue ne jamais avoir autant ri de ma vie.
Je dois cependant reconnaître qu’il a persévéré, mais en vain ; au bout du compte, assez dépité, il a quitté la glace et est allé tenir compagnie à Kumagorô qui paraissait s’ennuyer un peu sur la barrière. Et je suis resté collé à Ryûichi qui, je me dois de le dire, patine comme un Dieu – mais y a-t-il quelque chose pour laquelle il n’excelle pas ?
En rentrant le soir à l’hôtel, j’avais toutes les raisons du monde de jubiler, alors que Fujisaki faisait quelque peu grise mine. La journée était mienne !
Jusqu’à ce que, après souper, Noriko propose un karaoké. OoOoOoOoOoO Un karaoké à l’hôtel ! C’est tout à fait possible dans le nôtre. Et quoi de mieux pour des musiciens ?
Sauf que je n’en suis pas un.
Pour tout avouer, je chante comme une casserole. J’aime pourtant chanter – dans ma salle de bains, principalement. Ce n’est pas que j’ai une voix affreuse, mais je chante faux.
Jusqu’à ce soir, cela n’avait jamais été un problème.
Mais quand Ryûichi, après avoir chanté quelques chansons de sa voix divine, m’a tendu son micro, j’ai soudain pris conscience que j’allais me couvrir de honte devant mon idole dont la voix si pure avait enflammé les salles de concert les plus célèbres du Japon et des États-Unis !
J’ai commencé par refuser, arguant que je ne savais pas chanter et que j’étais juste venu pour les écouter. Mais Saki a insisté, Fujisaki riait d’un air condescendant, et quand Ryûichi m’a dit « Tu ne veux pas chanter avec nous, Tat-chan ? » d’un air un peu déçu, j’ai cédé. Comment refuser quoi que ce soit à Ryûichi Sakuma quand il vous fait ces grands yeux de chiot perdu ?
J’ai mis ma fierté sous moi… et j’ai chanté.
Kami m’est témoin, plus jamais ! Noriko et Saki étaient pliées de rire, Fujisaki ricanait comme une hyène, et Ryûichi n’a pas pu non plus retenir son hilarité. J’avais l’impression que même Kumagorô se moquait de moi !
Rouge comme un coquelicot, je suis tout de même allé jusqu’au bout du morceau (la décence m’ayant tout de même empêché de choisir une chanson des Nittle Grasper, sachant que j’allais la massacrer !), et après ça je n’ai plus ouvert la bouche de la soirée.
Comme je m’y étais attendu, personne ne m’a demandé de « bis ».
J’ai quitté la soirée un peu avant la fin pour écrire ces lignes. Fujisaki ne va sans doute pas tarder à arriver… Je vais me mettre au lit et éteindre la lumière, je n’ai pas envie de voir sa tête. Ah, et je vais laisser mon sac traîner devant la porte de la salle de bains, avec un peu de chance il se prendra les pieds dedans !
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