CHAPITRE IX

 

SAMEDI 3 FÉVRIER

 

Ce jour était le dernier que nous devions passer à la neige, et je m’étais juré que, quoi qu’il advienne, je tenterais quelque chose. J’étais si désespéré que j’étais prêt à tout… quoi qu’il puisse m’en coûter par la suite, même s’il fallait pour cela mettre mon âme en gage… Et cette fois, j’allais y arriver !

 

En premier lieu, me débarrasser de Fujisaki. Il n’y avait pas trente-six moyens de le faire, en dehors de l’éliminer physiquement, je veux dire.

 

Il ne me restait donc qu’une alternative, et tant pis pour ma fierté : je savais qu’en faisant cela j’allais mettre en péril mon intégrité physique, j’allais sans nul doute en baver et atrocement souffrir, mais puisque c’était mon Ryûichi qui allait m’initier, je pouvais TOUT endurer !

 

Alors j’ai pris mon courage à deux mains, suis allé louer un snowboard et ai demandé à Ryûichi d’être mon professeur.

 

Il a accepté avec un enthousiasme enfantin, m’a saisi par le bras et, avant que j’ai eu le temps de réaliser ce qui se passait, il m’avait entraîné dans un des télécabines qui conduisent en haut des pistes du Mont Yakebitai.

 

Et nous voilà à nouveau seuls tous les deux (je ne compte pas Kumagorô pour une personne, bien que Ryûichi semble être d’un tout autre avis), Noriko ayant accepté de faire un peu de baby-sitting, je veux dire d’aller skier avec Fujisaki. Certainement l’instinct maternel qui a parlé, vu qu’il a l’air à peine plus âgé que Saki.

 

Je disais donc, nous voilà seuls sur les pistes – très verglacées en ce début de matinée – de Yakebitai Yama. Ryûichi, dans une forme éblouissante, faisait admirer à Kumagorô le paysage vertigineux qui s’offrait à nous.

 

C’est à cet instant-là que, pour la première fois, l’ombre d’un regret m’a effleurée. Ne venais-je pas de m’embarquer dans une terrible galère ?

 

Tant pis, il n’était plus temps de faire demi-tour, et c’est moi qui, en premier lieu, avait demandé à Ryûichi de me conduire sur une « piste difficile » afin d’être à même de « faire des progrès ».

 

J’y étais, il fallait que j’assure. Une occasion pareille ne se représenterait pas de sitôt !

 

Et soudain, je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Était-ce la frustration accumulée tout au long de la semaine… ou l’air des sommets qui m’est monté à la tête… ou, tout simplement, l’expression innocente de mon Ryûichi adoré qui a donné un coup de fouet à mes hormones ?

 

Toujours est-il que je me suis jeté sur lui.

 

Tout s’est passé très vite, mais je revois encore la scène avec une clarté accrue : mes bras qui se referment sur mon idole et l’attirent avec force pour l’écraser contre moi ; ses grands yeux pleins de surprise, si candides et confiants ; son expression qui change et se mue en effroi… alors que je me sens partir dans la pente redoutable et que je l’entraîne avec moi !

 

Il a réussi à se rétablir et a tenté de me retenir par le poignet, en pure perte. J’ai roulé le long de la piste, et la dernière chose que j’ai entendue, avant que tout ne disparaisse sous un épais voile noir, a été Ryûichi qui, de sa voix toujours aussi divine, criait mon nom. 

OoOoOoOoOoO 

L’hôpital Municipal de Nagano n’est pas un lieu que j’avais pensé visiter un jour. J’imagine que les autres s’étaient sensiblement dit la même chose avant de se retrouver dans ma chambre, arborant qui un air contrit (Noriko), désolé (Ryûichi) ou goguenard (ai-je vraiment besoin de préciser ?). Quant à Saki, elle ne cherchait même pas à dissimuler son ennui et ne cessait de geindre « On s’en va bientôt ? », pendue au bras de sa mère. Sale gamine.

 

S’imaginait-elle que j’avais envie de rester là, moi ? Moi qui souffre d’une double fracture tibia-péroné à la jambe gauche, et vais devoir me traîner sur des béquilles pendant des semaines, sans parler de ce plâtre qui pèse des tonnes !

 

N’oublions pas non plus que je vais me faire accueillir de belle manière une fois de retour à la maison. Noriko, qui est la meilleure amie de Mika, s’est portée volontaire pour lui passer un coup de fil ; Kami, je n’ai pas eu besoin qu’elle se mette en mode haut-parleur pour entendre tout ce que ma chère sœur a dit à mon propos ! Elle tenait même à me parler, mais Noriko, qui est décidément quelqu’un de très bien, lui a dit que je dormais. Enfin, ce n’est que partie remise, et j’ai le sentiment que cette fois je vais déguster… Et si je passais ma convalescence à Tôkyô, chez Eiri ?

 

Je suis donc consigné dans cette chambre d’hôpital jusqu’à demain, jusqu’à ce que Noriko vienne me récupérer pour me ramener à Tôkyô. De là, Mika, ma sœur adorée, se fera sans nul doute un plaisir de me convoyer jusqu’à Kyôto et profitera du trajet pour m’exprimer en profondeur sa façon de penser.

 

En dépit de l’ennui manifeste éprouvé par certains de mes compagnons de groupe (je ne citerai personne), ceux-ci sont restés avec moi une bonne partie de l’après-midi. Et, au moment de partir, après que tout le monde m’ait salué, Ryûichi s’est penché vers moi et, lentement, a déposé un baiser sur ma joue.

 

Un baiser ! Mal centré, en plus, presque au coin de la bouche. Il m’a souri, a exhibé sa peluche en disant que Kumagorô me souhaitait une bonne soirée, et il est parti, me laissant en état de choc mais euphorique, avec le souvenir indélébile de ses lèvres pressées contre ma joue.

 

Il aura fallu attendre le dernier jour, et que je me casse une jambe, pour que Ryûichi M’EMBRASSE.

 

Maintenant, je ne regrette plus un seul instant de ces vacances. Car désormais, chaque nuit, je sentirai la caresse de ces lèvres de velours sur ma joue, sur ma bouche presque et, Kami, je n’avais encore jamais senti quelque chose de plus doux !

 

Une autre nuit très courte en perspective…

 

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